Politique | Contribution-Eclairage de Mgr Philippe Fanoko KPODZRO, Ancien Président de la Conférence Nationale Souveraine

Contribution-Eclairage de Mgr Philippe Fanoko KPODZRO,
Ancien Président de la Conférence Nationale Souveraine,
Ancien Président du Haut Conseil de la République,
Archevêque émérite de Lomé,


Au
Dialogue Politique Togolais en préparation

Préambule

Les esprits sont d’une intelligence fine et subtile grâce à laquelle ils ont une perception de l’avenir plus perspicace, qui leur permet de repérer  parmi les étoiles, celles dont l’éclat reflète le projet divin que réaliserait une personne pour le bien d’une nation, et qui contredit leurs plans à eux.  En ce sens, avec le recul de mon histoire personnelle, je perçois comment la main du Seigneur m’a conduit à travers toutes les difficultés, pour que je sois son instrument de salut pour la vie de l’Eglise et de la nation togolaise.

Des grâces divines en perspective
« Avant même de te former au ventre maternel,
Je t’ai connu ;
Avant même que tu sois sorti du sein,
Je t’ai consacré ;
Comme prophète des nations, je t’ai établi. »
(Jr 1, 5)
Déjà, les deux dernières années de ma vie au petit séminaire Sainte Jeanne d’Arc de OUIDAH ont été marquées par des grâces extraordinaires. Si au Grand-Séminaire Saint Gall de OUIDAH, le doyen des grands  et petits séminaristes togolais était l’incontesté et incontestable « Fofo  Monsieur  l’Abbé Bernard Oguki  ATAKPAH, au petit séminaire Sainte Jeanne d’Arc, le doyen des petit séminaristes togolais était mon grand frère Hyacinthe KPODZRO, qui était pour moi une référence en toute chose. Cependant, les supérieurs curieusement, me nomment doyen de tous les séminaristes béninois et togolais.  A la fin de l’année en classe de seconde, sur Dix-huit (18) élèves présentés à l’examen du BEPE (Brevet d’Etude Primaire Elémentaire) à Porto-Novo, seulement cinq (05) séminaristes ont pu réussir. Mes deux compagnons  de TOMEGBE, Hyacinthe et Fidèle, ayant échoué, je me suis joint à eux pour déclarer aux parents et aux prêtres de la mission, qu’aucun de nous trois n’avait réussi. Quelques jours après, Monsieur AGBETETE Paul découvrit la vérité dans la presse et en informa toute la communauté du village. Papa Sylvestre KPODZRO, fort agréablement surpris et joyeux, m’acheta au Ghana, un grand et bel harmonium, comme cadeau de mon succès. A la bénédiction de cet harmonium, ce fut le Père Raymond COTTEZ, curé de la mission, qui exécuta par cœur, l’Ave Maria de Lourdes, comme premier cantique joué sur ce merveilleux instrument. Dès le soir même de cette journée, je m’étais mis aussitôt à l’apprentissage intensif du jeu de l’harmonium pour mériter un don si précieux de mes parents.  Dès le troisième jour de mon apprentissage par le livre de la méthode de Louis RAFFY, Monsieur AGBETETE Paul vint m’annoncer l’obtention d’une bourse d’étude à Paris pour le premier breveté AKPOSSO que j’étais. Lorsque je lui exprimai ma préférence radicale pour le sacerdoce, sa réponse fut : « Merde ! Tu me fais chier ». Furieux, il claqua la porte et partit. L’année suivante, 1952, sur les douze candidats au Bac I présentés à Porto-Novo par le petit séminaire Sainte Jeanne d’Arc, le succès fut de 100%. Bien plus, ma prise de soutane eu lieu exceptionnellement par décision de mon évêque, à la fin de la classe de première, dans l’église de mon village de TOMEGBE le 26 août 1952. Tous les fidèles AKPOSSO du LITTIME venus à cette célébration présidée par le RP Aloyse RIEGERT, Vicaire Général, m’acclamèrent déjà comme prêtre avec une offrande d’un montant de 111.000 CFA ! J’étais, sans aucun doute, le séminariste le plus riche du Togo.

« Quiconque ne porte sa croix et ne vient pas derrière moi, ne peut être mon disciple »
(Lc 14, 23)

Mais trois années seulement après mon arrivée à Rome où Monseigneur Joseph STREBLER, SMA, m’envoya pour les études, une méchante maladie, la dépression nerveuse, m’empêcha pendant deux bonnes années, de suivre les cours des sciences sacrées à l’Université Pontificale Urbaniana. Mon Evêque découragé, prit à regret un billet de bateau de rapatriement. Moi-même, beaucoup plus démoralisé, m’apprêtais à revenir au pays travailler la terre avec mes pauvres parents.
Seul Monseigneur Felice CENCI, le Recteur du Collège Pontifical de Propaganda, s’opposa à ce projet de mon rapatriement. Il me confia aux traitements médicaux d’un bon neurologue grâce à la compétence de qui, le cours inexorable de la maladie avait fini par céder la place à une toute petite santé qui me permit de reprendre les études tout juste nécessaires pour pouvoir être ordonné prêtre.
C’est suite à cette douloureuse expérience de la maladie que mon ordination presbytérale fut considérée par moi, comme une grâce extraordinaire non méritée et inespérée : raison pour laquelle le soir de ce beau jour-là, j’implorai du Seigneur de bien vouloir m’accorder seulement cinq années de vie sacerdotale sans péché, puis la mort précoce pour être au ciel avec Lui. Mon directeur spirituel, le Père FISSORE, et le Recteur m’ont reproché une telle prière comme égoïste et orgueilleuse ; ils m’ont plutôt enjoint de retourner à l’autel de la « Mater Misericordiae pour la supplier de bien vouloir corriger mon arithmétique puérile, et de bien vouloir plutôt ajuster la durée de ma vie sacerdotale au projet de la volonté de son Fils sur moi. Je me suis alors dépêché de retourner à la chapelle où j’ai remis au Seigneur, par les mains de la Vierge Marie, avec humilité, confiance et disponibilité totale, mon être, mon avoir et mon agir, en répétant longtemps la belle oraison jaculatoire de Saint Augustin : « Domine, da quod jubes et jube quod vis », c’est-à-dire, « Seigneur donne-moi ce que tu commandes, et commande ce que tu veux ».
Envoyé par obéissance à l’université de Fribourg en Suisse pour des études des Lettres, une arthrose cervicale sévère provoquant un douloureux dysfonctionnement du muscle cardiaque à cause de l’hiver très froid de l’Europe continentale, obligea cette fois-ci encore mon Evêque de mettre fin à mes études. Je, revins au pays en Août 1961, après 09 années consécutives d’absence, avec une santé minée par les maladies et pire encore, sans le Bac deuxième partie ni a fortiori, l’auréole d’un doctorat universitaire. Les supérieurs hiérarchiques, compte tenu de ma petite santé tant éprouvée et de mes aptitudes intellectuelles sans relief, me confièrent toutefois la mission de la formation des futurs prêtres dans l’enseignement, d’abord au petit séminaire Saint Pierre Claver de Lomé, ensuite au petit séminaire Saint Paul que Monseigneur Bernard ATAKPAH projetait d’ouvrir en 1965, dans son nouveau diocèse qui venait d’être créé le 29 Septembre 1964.
Je crois que même les démons cessèrent de nourrir des inquiétudes à mon sujet car la formation des petits séminaristes qui m’a été officiellement confiée, comme champ d’apostolat, n’avait pas d’impact direct immédiatement nuisible à leur hégémonie sur le pays. Ils m’ont purement et simplement ignoré dans leurs stratégies pendant toutes les années où j’étais censé accomplir tant bien que mal, par obéissance, l’apostolat de mon ministère sacerdotal dans les séminaires, et les collèges et au noviciat des religieuses de mon diocèse.

A l’école des épreuves
Mais un jour, voilà un coup de tonnerre dans le ciel orageux de l’Eglise du Togo. Le Pape Paul VI, contre toute attente, nomme un Administrateur Apostolique, avec caractère Episcopal, l’Abbé Philippe KPODZRO pour succéder à Mgr Bernard Oguki ATAKPAH, le grand Evêque d’Atakpamé. C’était lui, le premier des évêques du Togo qui donnait du fil à retordre au Président EYADEMA pour des tournures contestables de sa politique d’authenticité. Persécuté par le pouvoir en place, il tomba gravement malade et fut d’abord admis pour un temps de traitement médical à Milan (Italie). Revenu dans le diocèse, la force des évènements le contraignit de vivre plus longtemps en exil auprès des Evêques amis de Côte d’Ivoire, avant de revenir au Togo, mais à Lomé.
La nouvelle de ma nomination épiscopale surprit les démons furieux d’avoir été dupés dans leur vigilance. Ils se ressaisirent vite et soulevèrent les plus hautes instances de l’Etat contre cette décision pontificale et sa réalisation. Sous leur instigation, l’opposition à mon ordination épiscopale fut si farouche et violente qu’il ne fallait reculer devant aucun obstacle pour l’élimination physique de l’élu de Yahvé.
D’où : 1er Mai 1976, saccage et incendie du dispositif préparé pour le sacre à l’évêché d’Atakpamé. Puis le 02 Mai, violente irruption sacrilège, armes au point, des FAT, forçant la porte principale fermée et pénétrant brutalement par les fenêtres dans l’église Saint Augustin d’AMOUTIVE. Le jeune évêque providentiellement déjà ordonné, inconnu du public à Lomé, concélébrait la messe tout à côté du cardinal Paul ZOUNGRANA, le célébrant principal, qu’entouraient onze archevêques et évêques des pays de la CERAO, du Ghana et de Mgr Luigi BRESSAN, représentant le Nonce Apostolique Bruno WÜSTENBERG d’Abidjan. L’un des assaillants monta dans le chœur, révolver au point : « Qui est Mgr KPODZRO ? », Vociféra-t-il. « Où est Mgr KPODZRO ? »
N’ayant eu ni réponse vocale ni signe indicatif, il redescendit du chœur et avec ses compagnons, se mit à violenter les fidèles impassibles et chantant le « Pater Noster » avec une ferveur digne des premiers martyrs. Sans plus tarder, évêques et prêtres procédèrent à la distribution du corps du Christ livré pour la multitude. Les fidèles sur qui pleuvaient des coups de lanière, déclaraient en répondant au corps proclamé par le prêtre distributeur de Jésus hostie : « Amen ! », ou bien : « Amen ! Je m’abandonne à toi, Jésus ! ».Ou bien : « Amen ! Jésus, je meurs pour toi ! ».Ou bien : « Amen ! Jésus, je suis à toi dans ma vie et dans ma mort ! ». Ce fut un moment d’exaltation mystique d’une intensité jamais plus vécue dans notre église.
Comme les coups de lanières pleuvant plus abondamment devenaient insupportables, le cardinal ZOUNGRANA mit fin à la célébration eucharistique en chantant à haute voix l’envoi des fidèles en mission : « Allez dans la paix du Christ ! » et ceux-ci de répondre en chœur : « Nous rendons grâce à Dieu », puis ce fut le sauve qui peut. L’église se vida dans la confusion la plus totale. Quant à moi, je fus soustrait à la fureur de la soldatesque en disparaissant rapidement en un lieu très secret. Le journal officiel le lendemain matin portait comme titre à la une : « Le sacre de Mgr KPODZRO n’a pas eu lieu ». Les Archevêques et Evêques rencontrèrent le Chef de l’Etat et lui exprimèrent leur profonde indignation pour cette violation sacrilège qui est en contradiction inouïe de l’hospitalité traditionnelle de toute l’Afrique. Le Président, fort contrarié suite à sa méprise du fonctionnement normal de l’Eglise de nommer et d’ordonner un évêque sans son accord qu’il prit pour un manque manifeste de considération à son égard, mit au défi les autorités religieuses qu’un tel évêque puisse au Togo se rendre tranquillement dans son diocèse pour y travailler.
Le défi étant de taille, Il ne fallait rien faire pour la circonstance. Dieu seul pouvait, par sa grâce, trouver la solution pour dénouer la crise engendrée par ce malentendu si stupide mais assez révélateur de l’ambiance sociopolitique du moment. Mon exil à Lomé dura 04 ans et 08 mois. Le Pape Paul VI dans sa finesse, promit de faire don au gouvernement et au peuple togolais d’un hôpital à construire dans le diocèse d’Atakpamé, laissant au Chef de l’Etat, la prérogative de choisir la localité. Le Président lui exprimant son acceptation, choisit DADJA où l’usine textile alors en plein essor, était  mal desservie par un local qui n’avait de dispensaire que le nom. Il accepta aussi la condition souhaitée par le Saint Père que le nouvel évêque puisse se rendre pour les cérémonies de pose de la première, et trouver une congrégation religieuse de sœurs pour son fonctionnement avec les agents médicaux de l’Etat. Tel fut le commencement de la solution de ce conflit qui définitivement trouva son dénouement dans l’émouvant plaidoyer que le nonagénaire papa Sylvestre KPODZRO alla, de TOMEGBE à PYA, présenter au Président en faveur de son fils qu’il souhaitait accueillir sur ses genoux à la maison, avant d’aller raconter cette bonne nouvelle à ses ancêtres au royaume des morts. Devant une telle requête, le Président ne put contenir son émotion. Il dit à ce vieillard aux cheveux blancs que lui, Chef d’Etat, croyait que son fils était depuis longtemps déjà à Atakpamé ! Que de toutes les façons, ce ne sont pas les protestants qui font un évêque catholique ; encore moins les militaires comme lui. Donc, toutes les difficultés encourues dans cette affaire sont provoquées par les catholiques. A son niveau, la page est tournée depuis fort longtemps déjà. Cependant par prudence, il conseille au vieux de dire à son fils l’évêque KPODZRO, de faire un tour une première fois dans la journée à Atakpamé, sans y passer la nuit, et de retourner à Lomé. Un autre jour, il voudra bien faire une seconde fois un Aller-Retour sans y demeurer pour la nuit. Pour la troisième fois, il pourra passer la nuit à l’évêché avec tout l’éclairage nécessaire. Si aucun soulagement ne se produit, c’est signe que tout est vraiment fini, et qu’il reste à son poste de travail.
Papa remercia chaleureusement le Chef de l’Etat et une fois revenu au village, il chargea mon frère, le Professeur Hyacinthe KPODZRO qui était de la délégation à PYA, de me dire de solliciter une audience auprès du chef de l’Etat pour que j’aille le remercier à mon tour. Le Président EYADEMA me reçut avec beaucoup de gentillesse et me dit combien il avait été impressionné par la sagesse de mon vieux papa qui était venu le voir à la tête d’une délégation familiale à PYA. Puis il me fit l’honneur de partager une bonne tasse de café au petit déjeuner dans son bureau. J’ai compris que la glace était vraiment rompue. Deo Gratias !
Suivant l’instruction que m’a transmise mon vieux père, j’ai fait prudemment deux voyages Aller-Retour en pleine journée à Atakpamé, sans aucun incident et le 21 janvier 1980, dans la nuit, je me suis rendu définitivement à l’évêché d’Atakpamé en y allumant tout l’éclairage. Lorsqu’il se fit jour, je repris toutes les activités avec des visites à la paroisse chez les Pères, puis chez les sœurs, et en ville chez des personnalités. Les jours suivants, la nouvelle de mon retour se répandit comme une tâche d’huile, mais sans aucune réaction négative.
Ainsi, le Nonce Apostolique Giuseppe FERRAIOLI, arriva depuis Accra et pour mon intronisation, il improvisa une cérémonie nocturne à l’intérieur de l’ancienne Cathédrale Sainte Famille, encore dans son état saccagée, ayant comme assistance en tout et pour tout, six prêtres. Le lendemain, après la messe dominicale, le Nonce m’accompagna à TOMEGBE où papa, avec grande émotion, m’accueillit sur ses genoux. Le 04 Mai 1980, il rendit son âme à Dieu. Il fut enterré avec beaucoup de solennité, récompense de sa longue vie de fidélité au Seigneur, et de ses propres nombreuses œuvres de bienfaisance. Après les obsèques paternelles, je regagnai l’évêché d’Atakpamé pour reprendre en main la pastorale d’évangélisation et de développement du diocèse, avec une ardeur de jeune évêque, faisant double bouchée en tout afin de rattraper autant que faire se peut, le long retard accusé par les années de la maladie de mon prédécesseurs et les 04 années et 08 mois de mon exil à Lomé. Mais en même temps, les mauvais esprits se sont organisés pour me tendre des pièges insidieux à travers des membres de ma famille que par compassion, j’avais hébergés à l’évêché d’Atakpamé pendant un certain temps. Mais le Seigneur m’en a préservé à temps car les esprits des ténèbres sont capables parfois de se déguiser en esprits de lumière pour essayer d’induire en erreur si possible même les élus du ciel. Ils ont pu atteindre certains membres de ma famille, leur causant bien des ennuis de santé. Le cas du professeur KPODZRO avec ses enfants en dit beaucoup. Dieu seul sait pourquoi des épreuves destinées à un évêque, aient été partagées par son entourage familial direct ; lui seul a le secret « d’écrire droit avec des lignes courbes et brisées ». Mais « nous savons qu’avec ceux qu’il aime, Dieu fait tout concourir au bien » dit Saint Paul, et la glose d’ajouter : « y compris les péchés ».

Douloureuse confrontation à la réalité sociopolitique du Togo
Dans ses entrefaites, le socialisme marxiste scientifique, système politique prôné à corps et à cri sur les ondes par le Président Matthieu KEREKOU au Bénin, a lamentablement échoué. La République populaire du Bénin s’était retrouvée en effet, au bord d’un grand gouffre économique. Alors, dans un sursaut de fierté patriotique, les Béninois se sont ressaisis et ont décidé de tenir une assemblée extraordinaire dénommée « Conférence Nationale » en vue de rompre radicalement avec le socialisme scientifique de Marx-Lénine pour adopter le système démocratique d’un Etat de droit. La présidence de cette Conférence Nationale a été assurée par Mgr Isidore De SOUZA, alors Archevêque de Cotonou. Ce fut une institution très salutaire, à l’issu de laquelle le régime socialiste de Matthieu KEREKOU a été remplacé par le gouvernement démocratique du Président Nicéphore SOGLO grâce au Haut Conseil de la République dirigé par Mgr Isidore De SOUZA.
Cette Conférence Nationale du Bénin, évènement sans précédent dans l’histoire du continent africain, n’a pas tardé à faire tâche d’huile. Le Togo, pays voisin direct, décida de faire une Conférence Nationale analogue. Pourtant, son panorama politique et économique était loin de faire la catastrophe. Bien au contraire, l’essor économique sous les hospices de la politique de l’authenticité à son apogée, était plutôt des plus enviables. Mais précisément, ces apparences de prospérité matérielle cachaient des difficultés indicibles générant des malaises profonds. Ainsi, le soulèvement audacieux des jeunes en 1990, renforcé par les revendications opiniâtres des partis politiques du COD II ont fini par obtenir du Chef de l’Etat contrarié, la tenue d’une Conférence Nationale.
Quant à moi, absorbé par la pastorale et l’évangélisation du diocèse, je ne faisais plus cas de la politique. Elle a causé les pires ennuis à mon prédécesseur, Mgr Bernard Oguki ATAKPAH, et à moi-même, elle a grandement nui : le conflit Eglise-Etat lors de mon ordination épiscopale suivi des longues années d’exil loin de mon pauvre diocèse comme un malfaiteur dans mon propre pays ! « Chat échaudé, craint l’eau froide ».
Ayant participé à une session de travail de la commission épiscopale du clergé et des séminaires convoquée par son Président, Mgr Vincent MESSAN à Porto-Novo, j’ai voulu sur mon chemin de retour, faire un crochet à l’archevêché de Cotonou pour saluer au passage Mgr Isidore De SOUZA. Dès qu’il me vit sortir de ma voiture dans la cour, il s’exclama : « Ah, quelle chance ! La providence est vraiment à l’œuvre. » Il me conduisit rapidement au bureau d’où une délégation des partis politiques togolais venait de le quitter. Elle était venue lui demander de bien vouloir intervenir auprès de moi pour que j’accepte, à son exemple, la présidence de la Conférence Nationale en préparation au Togo… Et il se demandait comment faire pour me joindre à Atakpamé. Voilà comment Dieu fait bien les choses. C’est moi-même qui viens à lui.
Sidéré, j’écoutai en silence cette information absolument inattendue, puis la réponse suivante finit par jaillir de mes lèvres : « Excellence, c’est une erreur de choix ! Le TRP Pierre Dovi NDANOU, prêtre de Lomé, est non seulement bien préparé, mais le plus compétent de nous tous dans le domaine sociopolitique et celui des réseaux sociaux. Pourquoi chercher midi à quatorze heures ? »
« En tout cas, reprit Mgr De SOUZA, c’est vous Mgr KPODZRO qu’ils veulent. »
Sans plus rien ajouter, la mort dans l’âme, je pris congé de lui et regagnai ma voiture puis en route pour le Togo. Arrivé à Lomé, je pris le chemin de l’archevêché à HEDZRANAWOE. Mgr Robert DOSSEH, comme à l’accoutumée, me fit très bon accueil. Sans tarder, lui aussi me parle de la prochaine tenue à Lomé de la Conférence Nationale pour la présidence de laquelle, nos compatriotes souhaitent un évêque comme le Bénin. « Dans notre Eglise au Togo, dit-il, pour des raisons obvies, ça ne peut pas être l’Archevêque de Lomé, ni Mgr Chrétien BAKPESSI de SOKODE, handicapé pour la lecture après cinq interventions médicales dans les yeux, ni Mgr Jacques ANYILOUNDA notre jeune cadet à peine né de la rosée d’hier. Mgr KPODZRO, le sort tombera sur toi ! N’aie pas peur ! Il s’agit du ministère de réconciliation du peuple togolais. Nous solliciterons l’autorisation du Saint Siège pour toi et nous te soutiendrons de notre prière ». « Alea Jacta est ! ».« Du courage et arrête de faire cette mine de Mater Dolorosa. »
Je lui serrai la main avec émotion sans rien dire puis je repris la route avec mon chauffeur Félix BOCOVO pour Atakpamé. Deux jours après, vers 10 h du matin, une Mercedes noire s’arrêta dans la cour de l’évêché d’Atakpamé. Monsieur le Ministre Gachin MIVEDOR envoyé par le Président de la République, vint me demander de présider la Conférence Nationale qui allait se tenir bientôt à Lomé. Je finis alors par comprendre que c’est l’Esprit qui me propulsait au-devant de la scène politique, comme un instrument sans consistance propre entre les mains de Dieu, pour la réalisation de ses mystérieux desseins d’amour insondables sur le Togo. Je donnai mon accord de principe à la demande du Chef de l’Etat, lui disant toutefois que s’agissant d’une Conférence Nationale, le choix du candidat à la présidence, revenait en dernière instance, au vote démocratique des délégués.
« In verboautemtuo », « mais sur ta parole » (Lc 5,5), ma devise sacerdotale en 1959, reprise en 1976 comme devise de mon épiscopat, n’exprime-t-elle pas assez l’attitude de confiance totale que le Christ Jésus attend de moi dans les conjonctures difficiles de mon ministère ?
« Seigneur, donne ce que tu commandes et commande ce que tu veux », Saint Augustin. Ainsi, c’est dans un esprit de foi, d’humilité et de confiance que je dois accepter en première personne, la paternité des documents et des actes futurs de cette importante assise.
L’ouverture solennelle de la Conférence Nationale a été faite par le Président de la République lui-même. Pendant la première semaine, les travaux de réflexion préliminaire de propositions pratiques et d’organisation générale, se sont déroulés en bon ordre sous l’égide du doyen d’âge des délégués, grand-papa Namoro KARAMOKO, assisté de Mme Brigitte ADJAMAGBO-JONHSON ; ces deux sages ont su aider les 1200 délégués de tous bords, à poser les balises nécessaires à l’itinéraire difficile que nous avions à parcourir ensemble.
Leur mandat a pris fin avec l’élection démocratique des membres du présidium de la Conférence Nationale dont le Président souhaité de tous, est votre serviteur, Mgr Philippe FanokoKossi KPODZRO alors évêque d’Atakpamé.
Voici quel fut l’exorde de mon premier discours : « Messieurs, honorables délégués et invités, en 1789, le célèbre orateur et révolutionnaire Mirabeau a déclaré au cours d’une réunion des Etats Généraux, je cite :
« Nous sommes réunis ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force de la baïonnette ». Cette citation insolite dans une bouche d’évêque suscita des flots d’applaudissements enthousiastes que les coups de maillet n’eurent que difficilement arrêtés. C’était simplement de ma part un artifice d’art oratoire pour fustiger chez nous dans l’occurrence, les tendances aux excès que la Révolution française a connus comme : les crimes, la délation, les assassinats, les pendaisons, les buchers, la guillotine, et j’en passe. Je voulais plutôt exalter au contraire les nobles objectifs de vérité, de paix et de réconciliation que poursuit notre Conférence Nationale, voulue par l’ensemble de notre peuple, acceptée par le Chef de l’Etat qui l’a ouverte, et soutenue en ces moments par plusieurs groupes de prière de nos fils togolais qui avaient les yeux fixés en direct sur nous.
A la fin de la première journée de travail, les délégués ont adopté entre autres les dispositions suivantes :


Article 1.  La Conférence Nationale est souveraine
Article 2. La Conférence Nationale a la maîtrise de son règlement intérieur et de son ordre du jour.  Elle prend des décisions.
Article 5. Le Président de la République est le Chef de l’Etat. Il est garant de la continuité de l’Etat, de l’indépendance et de l’unité nationale. Il assure le respect des traités et des accords internationaux.
Article 7. La Conférence Nationale adoptera une loi constitutionnelle organisant les pouvoirs pendant la période de transition. Le Gouvernement demeure en fonction jusqu’à la mise en place des organes de transition.
Article 6. En cas de vacance de la Présidence de la République pour quelque cause que ce soit, constatée par la Conférence Nationale, statuant à sa majorité des 2/3 des délégués, l’intérim est assuré par le Président de la Conférence jusqu’à la mise en place des Organes de la transition.
Cet article a sérieusement interpellé ma conscience et pour cause. Quelle perspective voudrait-il laisser percevoir pour un évêque catholique en communion avec le Siège de Rome ? Je me suis dit intérieurement : « ça n’arrivera pas ». Dieu qui a écarté cette croix de l’archevêque Isidore De SOUZA du Bénin saura épargner le pauvre évêque d’Atakpamé qui n’attendait qu’à retourner à sa mission d’Eglise.
Telle était à l’époque ma perception de la mission qui m’avait été confiée. Mais avec le recul, je dois reconnaître que ce fut un gros piège qui m’avait été tendu eu égard à la nature même de cet article et à la précocité de sa prise. Elle me mettait d’entrée de jeu en mauvaise posture de rivale qui cherche la mort du Chef de l’Etat pour assurer son intérim. Si au lieu d’un évêque c’était un laïc que l’on proposait en cas de « qu’est-ce qu’il y a », le Président n’aurait pas hésité un seul instant à l’éliminer. Ici plus que jamais, la main de Dieu était présente pour me tirer d’affaire et me conserver la vie, pour la réalisation de sa mission.

Les mérites de la Conférence Nationale Souveraine
Tandis qu’au Bénin, la faillite du système socialiste communiste a été perçue par tout le monde et où il n’était plus nécessaire d’exhumer des vérités cachées pour en analyser quoi que ce soit, la Conférence Nationale Souveraine du Togo au contraire, a dû procéder à une autopsie morale des conséquences douloureuses du parti unique qui nous avait tous embarqués et dont nous clamions haut et fort les gloires et les succès apparents. Voici quelques-uns des faits :
• Surprenante découvertes des prisons et des lieux clandestins de tortures affreuses avec des témoignages poignants de plusieurs survivants dont l’audition et la vue ont suscité une compassion unanimement révoltante.
• Bâillonnement des droits et des libertés publiques
• Abus de pouvoir exercé pour réprimer et déposséder de pauvres propriétaires terriens en faveur de vastes réserves forestière destinée à des fins plutôt privée en dépit et au mépris de la misère sensible et criarde des populations.
• Confiscation du boulevard des armées qui décongestionnait merveilleusement plusieurs voies en plein cœur de Lomé ?
• Plusieurs exactions financières ont été dévoilées dans la gestion calamiteuse des ressources du pays au même moment où les grands domaines sociaux que constituent la santé et l’éducation, sont affreusement sacrifiés.
• Les abus de pouvoir ont aussi contraint beaucoup de vaillants citoyens à trouver refuge à l’étranger dans plusieurs pays.
Devant le constat d’un système politique savamment érigé pour réduire toute la population au silence, à la louange d’une personne, la frustration a été quasi générale, rendant désormais plus difficile la gestion des émotions des délégués qui ont hâte de voir un nouvel ordre sociopolitique s’établir.
Aussi, chaque fois qu’un nécessaire contact du Présidium s’imposait avec le Chef de l’Etat, un tollé de méfiance s’explosait contre le Président du Présidium et ses deux Vice-présidents.
Soucieux d’embarquer tous les protagonistes dans un processus fraternel de changement, j’étais allé plusieurs fois voir le Chef de l’Etat avec mes deux Vice-présidents, Me Kokou KOFFIGOH et M Djato KETEWOULI. Une fois, à l’issu d’une rencontre, d’entente avec mes Vice-présidents, je me suis trouvé intentionnellement seul-à-seul avec le Chef de l’Etat. Je l’ai alors invité à venir une fois parmi nous, dans la salle de la Conférence Nationale. Je me suis permis de présager avec lui, un peu ce qui pourrait se passer : il serait chahuté  pendant 15 à20 mm ; mais pendant ce temps, il devait garder le silence, la patience et le sang-froid. Puis le calme imposé et obtenu, je lui donnerais la parole. Et lui, en grand homme s’élevant au-dessus de la mêlée, présenterait d’abord ses excuses car personne n’est infaillible dans ses actes ; ensuite, il rassurerait ses compatriotes en leur promettant  désormais de mener ensemble le processus du vrai changement.
Le Chef de l’Etat m’a sincèrement remercié et m’a fortement serré la main en disant : « Mgr, merci ! Je vous le promets, je viendrai ». On se leva et il m’accompagna jusqu’à la porte et me serrant de nouveau la main, il m’a répété : « Merci ! Merci ! ». Je rejoignis mes deux Vice-présidents qui m’attendaient dehors. Je ne leur dis aucun mot de notre conversation.
Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsqu’un après-midi en pleine séance, un délégué alla déclamer au micro : « Honorables Délégués, il paraît que M EYADEMA, mardi prochain, arrivera dans cette salle. Nous n’allons pas étaler le tapis rouge pour accueillir ce Monsieur. On va l’arranger correctement pour tout ce qu’il a fait souffrir au peuple togolais, n’est-pas ? » Et il continua cette harangue avec des paroles menaçantes du même genre  que beaucoup écoutèrent certainement plutôt comme expression d’une émotion exagérée. Moi qui avais tellement gardé le secret de ce projet sans en dire mot à mes propres Vice-présidents qui ignoraient la promesse du Chef de l’Etat, j’étais complètement déçu.
Mais voici à présent la goutte d’eau qui fit déborder le vase. A la fin de la séance de la matinée du dernier vendredi du mois d’août 91, deux délégués me remirent une enveloppe en me priant de bien vouloir prendre rapidement connaissance de son contenu.
Après la lecture du bouleversant message adressé au Président de la Conférence Nationale comme quoi, le Chef de l’Etat et quelques ministres seraient impliqués dans la fomentation d’un sanglant complot contre les délégués de la Conférence Nationale en session dans la salle Fasao, sans plus tarder, je fis avec mes conseillers immédiats, une urgente concertation de circonstance d’où il me fut recommandé sur ce sujet d’en faire une dénonciation publique à la « Sékou Touré », dès la seconde session de l’après-midi de ce jour. Aussi, dans l’après-midi, après la minute de recueillement spirituel suivi du chant de l’hymne national, je balançai intégralement le texte de ce bouleversant message. Aussitôt, Me OKANSSEY, avec sa voix de stentor, me relaya pour confirmer cette vérité en y adjoignant même des précisions nominales surprenantes. Dans la salle, tollé et clameurs de désolation générale, tohu-bohu indescriptibles s’élevèrent de toute part. Dans ce Charivari insupportable, un ministre prit le micro pour des protestations d’innocence véhémentes, avec de chaudes larmes. Un autre ministre se croyant indexé, lui succédant au micro, se déclara : « apprenti chrétien absolument innocent dans cette affaire ». Les bruits et les clameurs prenant toujours le dessus, je criai plus fort que tous au micro pour mettre fin à la séance et donner rendez-vous au lundi de la semaine suivante. Le téléphone résonna dans la cabine. C’était le Président de la République. Il m’informait que des dépêches ne cessaient de tomber sur son bureau et il m’enjoignit de faire un démenti public de l’information qui m’était parvenue. Je lui répondis fermement : « Non, Monsieur le Président car le message m’était remis par des personnalités dignes de foi ».
Revenu à mon domicile de NYEKONAKPOE, je reçois la délégation dite des sages, composée de sept personnalités ayant à leur tête Mgr Robert Casimir DOSSEH, le Modérateur de l’Eglise Evangélique, avec des Chefs traditionnels. Ils furent envoyés par le Président EYADEMA pour me demander de mettre fin à la Conférence Nationale sinon le Président lui-même se chargeait  de le faire par décret. Après avoir remercié la délégation pour son message transmis, je l’ai chargée de bien vouloir rappeler au Chef de l’Etat que seul, je ne pourrai pas prendre une telle décision. Mais que lundi, j’informerai l’Assemblée pour qu’une solution édifiante soit trouvée pour tous. Le lendemain samedi, ce fut le Président Nicéphore SOGLO qui me téléphona du Bénin pour me dire d’arrêter ; car je cours un très grand risque devant l’histoire. Je lui répondis que nous étions au week-end où la plupart des délégués dispersés dans leurs villages, étaient pratiquement inaccessibles et donc, c’est au lundi qu’il me sera possible de les revoir.
Lundi matin effectivement, le Présidium, au lieu de 8H00 comme d’habitude, arriva en retard à 8H30. Je l’ai informé aussitôt, puis convoquant les Chefs des partis politiques avec qui j’étais en tractation sur le même sujet, le téléphone m’appela à la cabine. C’était Mgr DOSSEH qui me disait que le Président voulait savoir ce que j’ai fait de sa demande. Je lui ai répondu que je suis dans les préliminaires, avant de rejoindre l’assemblée réunie dans la grande salle. Cela dit, j’ordonne à tout le monde de rejoindre  la grande salle où les délégués s’impatientaient. Après les formalités d’ouverture habituelle, je lâchai la demande du Chef de l’Etat. A peine les délégués avaient-ils commencé à réagir, la coupure de l’électricité intervint, arrêtant toutes communications avec l’extérieur. Mais grâce à une radio transistor, les délégués purent suivre le décret du Chef de l’Etat arrêtant les travaux de la Conférence Nationale Souveraine. Avec détermination, les délégués, debout comme un seul homme, ont exprimé leur confiance et abandon au Seigneur en chantant : « Fofo si nusè le ! Fofo si nusè le ! Fofo si nu sè le. » Après quoi, je leur ai demandé s’il ne serait pas plutôt opportun de procéder à l’élection du Premier Ministre, avant de quitter la salle. Unanimement, ils répondirent « Oui ». Alors, on se mit à prendre les dispositions en vue de recueillir les noms pour l’élection du Premier Ministre, dans une discipline étonnante pour la circonstance.
Vers 16H, l’Ambassadeur de France me proposa de le rejoindre dans son domicile. Je lui ai répondu de venir plutôt me voir s’il avait une urgence à me communiquer. C’est ainsi qu’il arriva à l’hôtel 2 Février avec d’autres représentants diplomatiques. Le grand message qui lui tenait à cœur de me partager, était le risque que je courais en faisant travailler les délégués jusque tard dans la nuit. Je leur ai dit que j’ignore les informations qu’ils apportent au Chef de l’Etat lorsqu’ils le rencontrent. Mais moi personnellement, j’ai toujours dit au Chef de l’Etat, dans mes rencontres avec lui, la vérité des faits que nous vivons dans toutes nos réunions de la Conférence Nationale Souveraine. Et que nous sommes déterminés de  finir aujourd’hui les travaux par l’élection d’un Premier Ministre avant de quitter la salle Fasao. Comme ils n’avaient plus rien à me dire, les raccompagnant à l’ascenseur, mes deux témoins M AKOLI et Mlle KUEVIDJIN, nous découvrons dans le hall une foule de jeunes qui, apercevant la calotte de l’évêque, s’exclamaient : « Vive Monseigneur, vive Monseigneur, Vivat ! Vivat ! », au grand étonnement des diplomates qui ne s’attendaient pas du tout à une telle réaction. Ces jeunes qu’ils avaient pensés plutôt menaçants, obéissaient à l’ordre de l’évêque qui leur demandait de céder le passage. L’un d’eux prenant la parole  répéta à tue-tête : « Mgr nous demande de lui céder le passage pour qu’il raccompagne les diplomates à leurs voitures ». Ainsi, je puis facilement reconduire l’un après l’autre, les cinq ambassadeurs à leur voiture respective selon le protocole. A ces jeunes qui déclaraient « qu’on devra marcher sur leur corps avant d’atteindre les délégués dans la salle de travail », j’ai recommandé le calme et la vigilance en leur assurant que rien ne leur arrivera.
Retournés dans la salle, nos travaux se sont poursuivis jusqu’à 3H du matin où un Premier Ministre a été élu en la personne de Me Kokou KOFFIGOH qui a prêté serment sur la Sainte Bible. J’en informai par téléphone l’Ambassadeur de France et le Chef de l’Etat à qui je sollicitai en même une audience à 9H pour lui présenter le nouveau Premier Ministre. Il répondit aussitôt : « Je vous attends ». En effet, il a reçu avec beaucoup d’affabilité le nouveau Premier Ministre qui lui a été présenté par l’évêque en sa nouvelle qualité de Président du Haut Conseil de la République. Après la clôture solennelle des travaux à laquelle le Président s’est fait représenter par son Ministre d’Etat M MIVEDOR, le Premier Ministre a décrété une semaine d’action de grâce. A cette occasion, la Conférence épiscopale du Togo a écrit le message suivant : « Le Seigneur nous a exhaussé et nous pouvons dire avec Israël qu’il a vraiment pris soin de sa vigne, qu’il ne délaisse pas son domaine : Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ». (Ps 147, 20). Nos cœurs sont comblés de joie et de reconnaissance, nous venons le remercier. ».
 J’espère que ces quelques lignes suffisent, malgré les difficultés rencontrées, pour dissiper la confusion qui semble naître dans les esprits quant aux avantages que la Conférence Nationale Souveraine a pu procurer à la Nation Togolaise dans sa quête de la démocratie. Loin d’être la cause d’un malheur, elle est plutôt une vraie victoire.
Le Haut Conseil de la République (HCR) quant à lui, n’est qu’une des Institutions de la période de transition issues de la Conférence Nationale Souveraine. Il a pour attribution :
• De contrôler l’exécution des décisions de la Conférence Nationale Souveraine
• De contrôler l’exécutif
• D’exercer la fonction législative
• De donner son avis sur la désignation des membres du gouvernement
• D’approuver l’avant-projet de constitution
• De prendre des dispositions en vue d’assurer l’accès équitable des partis politiques aux media officiels et de veiller au respect de la déontologie en matière d’information.
• De veiller à la défense et à la promotion des droits de l’homme tels qu’ils sont proclamés et garantis par la Déclaration Universelle des droits de l’homme en 1948, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques de 1966, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1956, la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants de 1984, la Charte Africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981.
• De veiller au respect du présent acte
En somme, le HCR a pour mission finalement de mettre en place un vrai régime démocratique au Togo. Cette mission est de toute évidence une tâche très ardue face à un régime de parti unique militarisé qui n’a que trop duré. En plus et il faut l’avouer, dans l’enthousiasme et l’urgence d’être parvenus malgré de telles circonstances, à la fin des travaux de la Conférence Nationale Souveraine, les délégués avaient manqué de veiller à libérer entièrement la place aux nouveaux organes issus de leurs décisions. La conséquence regrettable et inéluctable qui s’en est suivie a été de voir subsister côte-à-côte l’ancien Exécutif, censé n’inaugurer que les chrysanthèmes, mais conservant bien encore et effectivement le contrôle de l’armée, de l’appareil et les moyens de l’Etat, tandis que les nouveaux organes du HCR, sans moyens, n’avaient de légitimité que celle reçue de la Conférence. La première difficulté rencontrée par le HCR a été justement le problème du Parti Unique militarisé. Nous avons au préalable suggéré que pour pouvoir facilement entrer ensemble dans une démocratie multipartiste, il fallait dissoudre le RPT ancien auquel  nous appartenions tous. C’est cela qui justifie son acte de dissolution, pris par la Conférence Nationale Souveraine. Pour respecter le choix et les aspirations de certains citoyens qui manifestement tenaient à garder cette dénomination, nous avons proposé qu’un aménagement soit fait dans l’ancienne dénomination pour signifier dans une nouvelle, la cohabitation avec d’autres partis politiques. A titre d’exemples : au lieu de RPT, nous proposions NRPT (Nouveau Rassemblement du Peuple Togolais) ou bien RDPT (Rassemblement Démocratique du Peuple Togolais).
A ces propositions de nouvelles dénominations a été opposé un refus catégorique avec menace d’un combat jusqu’à la mort. Les tenants du RPT, par mauvaise volonté, avaient choisi, pour décider la tenue de leur congrès, la période où le Premier Ministre dans son euphorie de la victoire, effectuait ses premières prises de contact avec ses anciens Maîtres de France.
Le HCR, de par sa mission formellement attaché au principe du multipartisme, trouve que l’ancien RPT laissé intact, ne favorisait pas une cohabitation de plusieurs partis. Bien plus, il a interdit un quelconque congrès du RPT soupçonné organiser le combat à mort annoncé. De son côté, Monsieur MASSEME, ministre de l’intérieur, convoqua une réunion extraordinaire des nouveaux ministres, qui refusèrent avec le HCR, le projet du congrès du RPT.
La conséquence de ce double refus fut que le Premier Ministre, revenant de son périple le 02 décembre 1991, fut accueilli dès le lendemain matin du 03 décembre par des attaques militaires musclées de la primature.
Les gardes du corps du Premier Ministre ripostèrent vaillamment contre les agresseurs. Le combat fut très violent avec de lourdes pertes en vies humaines. Monsieur TOYI, un des frères du Président EYADEMA fut abattu. Néanmoins, Me KOFFIGOH profondément traumatisé, se rendit à Lomé II au Chef de l’Etat EYADEMA.
Mais une bataille perdue n’arrête pas le combat : « Olé KOFFIGOH e kpoto KPODZRO », c’est-à-dire : « On a arrêté KOFFIGOH mais il reste KPODZRO ».
Depuis mes cachettes où j’entendais la proclamation répétée de mon nom à la radio comme tête de liste des personnalités vivement recherchées et convoquées à la Direction Générale de Douanes, je préparais un enregistrement audio envoyé à Me KOFFIGOH pour le soutenir dans cette rude épreuve. Puis déguisé, je me rendis à Accra chez le Nonce Apostolique d’où je puis informer le Saint Siège à Rome. Après quoi, je pris l’avion du Ghana pour l’ambassade du Bénin à Lagos d’où je rejoignis Cotonou au Bénin. Je fis un pèlerinage à DASSA-ZOUME pour recommander le Togo à Notre Dame de ORIGBO. Puis une délégation du Président SOGLO, conduite par l’ancien Président Hubert MAGA me ramena à Lomé. Le Président EYADEMA m’a bien reçu sans formalité, mais avec interdiction de toute déclaration à la radio.
Cependant, une délégation de parlementaires de la CEDEAO rencontrait le HCR ce jour-là dans l’après-midi. J’ai eu à présider cette séance du HCR, ce qui m’a obligé à faire une déclaration radiodiffusée. Cette déclaration à la radio a suscité des agitations au sein de l’armée à qui le Président lui-même a eu à imposer le calme.
Après ces soubresauts, le HCR fidèle dans sa détermination, s’est attelé aux plus importants de toutes les missions à lui confier par la CNS : la rédaction et l’approbation d’un avant-projet de constitution. Les Hauts Conseillers ont mis tous leurs talents et leur génie à travailler dans un esprit de disponibilité et de totale liberté pour fournir un chef-d’œuvre apprécié tant par l’ensemble des Conseillers que par le Chef de l’Etat, qui l’a lui-même soumis au référendum en appelant le peuple à le voter. Il s’en est sorti un vote à 98% positif, ce qui est devenu désormais la constitution de 1992.
Pour nous autres, cette constitution représente en réalité une vraie voie de salut pour un processus démocratique paisible dans notre pays, contrairement à certaine opinion qui estimerait qu’elle serait taillée contre une personne. Ce qui n’est pas vrai, et vouloir en faire un argument de résistance à l’éventualité de retour de ladite constitution, relève du pur dilatoire.
Pendant la rédaction du projet de la constitution, le Premier Ministre nous a sollicités de longues heures pour la lecture et l’approbation d’un projet de contrat social rédigé par ses soins, comme instrument de facilitation éventuelle du processus de transition démocratique à cette période de difficulté. Les Hauts Conseillers n’en voulaient pas. Mais sur mon insistance, ils ont accepté d’en faire l’examen ; toutefois, ils ne l’ont pas approuvé. Ce document nous éloignait plutôt de la réalisation des objectifs démocratiques fixés par la CNS. L’orientation qui y était proposée, me rappelle cette remarque de M Bruno DELAYE, ambassadeur de France : « au lieu d’ouvrir le boulevard des armées, Me KOFFIGOH s’est ouvert un grand boulevard politique ». Cet indice nous a fait voir le Premier Ministre, lorsqu’il  déclarait à la télé au sujet de son engagement le liant au HCR, je cite : « ce fameux serment de fidélité prêté dans cette fameuse nuit de mon élection », comme une personne qui n’est plus convaincue d’endosser les exigences du mandat qui lui a été confié par le peuple.


Dure leçon de l’histoire à ne pas répéter.


Le HCR au contraire, toujours déterminé après le succès de la constitution de 92, s’est mobilisé pour organiser la caravane de la démocratie à travers tout le pays en vue de préparer les campagnes pour les futures élections :  les difficultés rencontrées à SOTOUBOUA, à BASSAR, et surtout l’attentat meurtrier de SOUDOU où le Dr ATTIDEPE, membre du HCR a perdu la vie, et Gil Christ OLYMPIO a été blessé de 13 coups de balles dans son corps, ont été pour les Hauts Conseillers, le comble de la déception. En outre, le cérémonial des obsèques du Dr ATTIDEPE prévu d’abord au siège du Haut Conseil au Palais des Congrès, a été empêché par les militaires en faction à l’entrée du siège. On a été contraints de prononcer les discours de circonstance à la maison du défunt, avant de se rendre à l’Eglise du Christ-Roi de KODJOVIAKOPE pour l’homélie prononcée par l’évêque Président du HCR, suivi de la concélébration eucharistique et de l’absoute. Les jours suivants, le HCR toujours inébranlable, a repris ses activités car il avait du pain sur la planche. Ayant à sa tête un homme de Dieu qui n’avait aucune ambition de pouvoir politique, sa volonté était d’exécuter au mieux tous les objectifs qui lui étaient assignés par la CNS. C’est pourquoi il a été perçu comme l’institution la plus gênante par les forces antidémocratiques. Ainsi s’explique l’agression de sa prise en otage pendant 27 heures du mois d’octobre 92. Ce jour-là, les militaires dits éléments incontrôlés, pénétrèrent dans la salle du HCR, armes au poing et immobilisèrent violemment les gardes du corps de Président du HCR. Ils forcèrent l’évêque Président à faire rédiger un document devant débloquer les fonds du patrimoine des militaires qui se trouvaient bloqués par la CNS dans les banques. Mais en réalité, les fonds en question n’appartenaient pas aux militaires, mais constituaient les prélèvements de cotisations de tous les togolais considérés de facto comme anciens militants du parti unique RPT.
Pendant la rédaction du texte, ils obligèrent le prélat à se rendre dehors sous escorte de militaires bien armés. Arrivé sur l’esplanade et placé au milieu des gens en uniforme avec des armes braqués sur lui, l’ordre lui fut donné de regarder le soleil pendant deux minutes. Le Prélat s’exécuta. Après quoi, le chef de troupe l’interroge : « combien de temps va durer la rédaction du texte ?  Réponse : une heure ». Non ! « 3/4 d’heure » Non ! « 30 mn ». Non et non. 20 mn… ».  « Et maintenant : enlève ton chapeau ! Je te l’ordonne, enlève ton chapeau ». Je n’ai pas bronché. Tout furibard, il continue : «  regarde-moi le visage qu’il fait et sa bouche ! Il se croit encore dans son église d’Atakpamé où il injurie les gens, Hin ! Tu nous fais vraiment honte : le gouvernement a mis une belle voiture à ta disposition, mais tu as préféré rouler avec ta salle bagnole ! N’est-ce pas ! Nous allons maintenant te l’arranger correctement : « Hop ! ». Et les voilà qui se ruent brutalement sur mon véhicule qui se trouvait garé à proximité en flaquant d’abord un coup de pied violent à Félix, mon chauffeur qui s’enfuit à toute jambe.


Fini la casse de mon véhicule, ils pointèrent de nouveau leurs armes braquées sur moi comme attendant l’ordre pour m’exécuter. Le chef hurla : « garde à vous ! ».Puis : « retour dans la salle ! Un, deu

   14 Feb 2018    by idelphonse Akpaki  |                 


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