Politique | Conférence publique du Front citoyen « Togo Debout » : Réponses aux propos du chef de l’Etat Faure GNASSINGBE

La maison de la Santé sise à Avénou à Lomé, a abrité ce mardi 26 décembre 2017 une conférence publique organisée par les responsables du Mouvement « Togo Debout » en réponse aux propos du chef de l’Etat togolais Faure GNASSINGBE contenu dans l’interview qu’il a faite au journal panafricain « Jeune Afrique » dans sa livraison de décembre 2017.

Déclaration liminaire sanctionnant la conférence publique

Conférence Publique du Front Citoyen Togo Debout suite à l’Interview Accordée par le Président Faure Essozimna Gnassingbé au magazine jeune afrique sur la Crise que Traverse Notre Pays le Togo

 

Depuis le mois d’août 2017, le Togo traverse une des crises les plus graves de son histoire. De prime abord, cette crise est liée à l’absence de mise en œuvre des réformes institutionnelles et constitutionnelles, mais elle est aussi et surtout l’expression d’énormes frustrations étouffées, nées d’un profond malaise social.

Pourtant, plus de 4 mois après le début de la crise, le chef de l’Etat togolais ne s’est toujours pas adressé à ses concitoyens, en dépit des morts, des blessés, des mutilés, des déplacés, des réfugiés, des prisonniers d’opinion et des conséquences désastreuses pour l’économie. C’est seulement à travers les colonnes du magazine JEUNE AFRIQUE qu’il revient sur ces faits et cette sortie du chef de l’Etat appelle une réaction du FCTD sur les points suivants :

 

  • Sur les origines de la crise togolaise

 

A la question de savoir pourquoi et comment en est-on arrivé à la crise togolaise, le Président Faure GNASSINGBE feint d’en ignorer les causes et les raisons réelles en répondant qu’il est encore un peu tôt pour avoir une pleine compréhension de ce "mouvement assez complexe".

Mais comment ignorer un si profond malaise social et politique savamment créé et entretenu dans et par le souci constant d’asseoir sa longévité au pouvoir ?

Nous affirmions dès la création du Front Citoyen TOGO DEBOUT que la crise révèle un profond malaise social :

  • Les paysans produisent sans que leur travail ne leur permette de nourrir leurs familles et de subvenir à leurs besoins fondamentaux.
  • Les revenus des salariés ne progressent pas en relation avec la hausse du coût de la vie.
  • Le système éducatif public est en pleine déliquescence avec des grèves d’enseignants et d’étudiants récurrentes d’année en année. 
  • Le système de santé est en faillite et les formations sanitaires publiques démunies.
  • Les jeunes dans leur grande majorité sont au chômage sans le moindre espoir de s’en sortir.
  • La difficulté pour la majorité de trouver à manger, de se soigner est une réalité et cela conduit à une misère abjecte, contraire à la dignité humaine tandis qu’une minorité vit dans une indécente opulence.
  • L’accès à l’eau potable, à l’électricité et aux moyens de communication demeure problématique pour la plupart des foyers.
  • Les entreprises privées surtout les PME, l’artisanat et le secteur informel sont étranglés par un système de fiscalité inique.

Tant de réalités qui montrent que les conditions de vie sont devenues très dures et ceci depuis plusieurs années déjà. La déclaration de façon péremptoire d’un mandat social en 2015 ne suffit pas à éradiquer la pauvreté et la vie chère, les problèmes d’éducation, de logement, de santé, de manque de travail qui affligent la grande majorité des Togolais. Surtout lorsque cette pauvreté et cette vie chère sont les conséquences de décennies de mauvaise gouvernance, caractérisée par l’accaparement des richesses par une minorité et la gestion opaque des deniers publics. Dans ces conditions, comment un responsable politique et de surcroit le chef de l’Etat, peut-il ignorer cette évidente réalité et feindre de ne pas se sentir responsable ?

Pour le Front Citoyen Togo Debout, il y a un lien de cause à effet entre ce malaise social et la crise politique.

  • Sur la question du retour à la constitution de 1992 dans sa version originelle

Dans son interview, le Président a  émis l’idée de l’impossible retour à la Constitution de 1992 en affirmant que la question de ce retour « a été vidée par les rédacteurs eux-mêmes, qui ont expliqué lors d’un colloque qu’il est illusoire, inopportun d’y revenir… La Constitution de 1992 était une Constitution partisane adoptée par une Assemblée monocolore. Elle a été rectifiée en 2002 par une autre Assemblée monocolore. Il fallait donc sortir de cette dichotomie des extrêmes. »

Dans cette déclaration nous sommes en face de deux erreurs historiques très graves.

D’abord, la Constitution de 1992 a été votée par tout le peuple togolais à plus de 97% à l’appel des responsables politiques de tout bord, dont le chef de l’Etat, feu Général GNASSINGBE Eyadema, et non par une  Assemblée nationale monocolore. De ce point de vue, cette Constitution nous apparait encore aujourd’hui, comme un texte de référence, un texte fédérateur, expression de la volonté générale, puis un texte impersonnel et obligatoire, aux allures démocratiques.

Ensuite, comment le Président peut-il  évoquer l’organisation d’un colloque pour affirmer l’impossibilité d’un retour à la Constitution de 1992 alors que ledit colloque n’a ni la légalité ni la légitimité d’un organe de décision et ne peut en aucun cas se substituer au peuple souverain. Ce peuple a voté la Constitution de 1992, le même peuple réclame aujourd’hui sa restauration.

Par ailleurs, parler d’erreur d’appréciation en qualifiant la légitime demande de la Conférence des Evêques d’un retour à la Constitution de 1992 est une forme d’inconvenance grave.

Le Front Citoyen Togo Debout réaffirme sa position sur la question du retour à la Constitution de 1992. Et ce retour serait :

  • Au plan politique, l’ouverture d’une véritable ère démocratique avec le respect des Lois de la Nation.
  • Au plan juridique, l’attestation de redonner à la volonté générale le caractère d’une loi qui s’impose à tous et construit une communauté. Et nul n’est au-dessus de la loi.

Le retour à la Constitution de 1992 serait une victoire du peuple et non d’un camp contre l’autre et un symbole de la souveraineté du peuple. Il marquera un pas dans notre histoire collective, celui de reconstruire  ensemble autour des valeurs démocratiques. Loin d’être une prise de position partisane, le retour à la Constitution de 1992 est un remède à un mal profond.

Cette Constitution consacre le principe de la limitation de mandat et des élections à deux tours. Elle prend ainsi en compte cette conception du pouvoir démocratique  selon laquelle  « la démocratie est le régime où la majorité reconnaît les droits des minorités car elle accepte que la  majorité d’aujourd’hui puisse devenir minorité demain et être soumise à une loi qui représentera des intérêts différents des siens mais ne lui refusera pas l’exercice de ses droits fondamentaux. » (Alain Touraine).

Cette conception du pouvoir manifeste l’alternance comme un droit naturel. Elle met ainsi en exergue la participation citoyenne et le respect des droits fondamentaux de chaque être humain. D’ailleurs, le motif fondamental, la raison première et majeure qui a guidé les rédacteurs de la Constitution de 1992 à limiter le mandat présidentiel était le souci d’alternance politique qui s’accomplit lorsque des partis politiques appartenant à des courants politiques différents se succèdent au pourvoir par le canal d’élections libres, transparentes et honnêtes. Contrairement à ce que le Président Faure a répondu au magazine Jeune Afrique, cette réalité de l’alternance n’est pas encore effective au Togo, seul pays de la sous-région ouest-africaine qui n’a pas connu jusqu’à présent d’alternance politique. Car en effet le Président Faure a succédé à son père, dans le cadre du parti Rassemblement du Peuple Togolais (RPT). Et la transformation de ce parti en Union pour la République (UNIR), avec les mêmes personnes, le même courant de pensée, les mêmes méthodes de gouvernance et de gestion des affaires de la cité, ne peut jamais s’analyser en une alternance.

A cet égard, l’élaboration d’une nouvelle Constitution pour passer à une nouvelle République, sans garantie d’alternance, serait une fuite en avant.

3  -Sur la question du respect des droits de l’Homme et des principes démocratiques

 

Sur cette question, le Président se moque éperdument des Togolais. Il dit que la conquête et la préservation du pouvoir ne pouvaient pas tout autoriser, qu’il y avait des lignes rouges à ne pas franchir. Pour lui, "le respect de la vie humaine est sacré, absolument sacré". "Or, si les mots ont un sens, un dictateur sanguinaire est quelqu’un qui tue et qui tue en série".

En clair, le chef de l’Etat pense qu’il faudrait soi-même manier une arme pour assassiner avant d’être un sanguinaire. Mais :

  • Il oublie que le commanditaire qui a le pouvoir d’arrêter l’effusion de sang et qui ne le fait pas est tout aussi coupable !
  • Il oublie que la Constitution fait de lui, en sa qualité de chef d’Etat, le chef des armées !
  • Il oublie qu’il cumule en ce moment même, outre sa responsabilité de chef des armées, le poste de Ministre de la Défense ! Et les tueries, les exactions commises le sont à son profit !
  • Il oublie le coup d’Etat perpétré dans la nuit du 5 février 2005 dont il a été bénéficiaire, un crime imprescriptible qui en principe l'empêchait constitutionnellement de solliciter le suffrage du peuple !
  • Il oublie enfin les massacres qui ont eu lieu avant, pendant et après son élection en avril 2005!

L’histoire, elle, n’oublie pas…

Sur ce point, le Front Citoyen Togo Debout lance ce message solennel au chef de l’Etat Faure Essozimna GNASSINGBE :

« Monsieur le Président, si la conquête du pouvoir se fait à travers les urnes, sachez que pour ce qui vous concerne, vous avez franchi la ligne rouge à maintes reprises, vous avez confisqué le pouvoir laissé par votre père, vous avez accepté les massacres de vos concitoyens pour asseoir le vôtre. Héritier « du pouvoir de votre père » qui a fait 38 ans de règne sans partage, pouvoir que vous continuez d’exercer au mépris de la volonté de la grande majorité des populations togolaises depuis plus de 12 ans, nous vous prions de reconnaître que vous êtes le problème à la crise et vous prions respectueusement d’en tenir compte dans les discussions qui vont bientôt s’ouvrir, en vue d’une sortie pacifique, durable et définitive de cette crise ».

 

4 -Sur la question des mesures d’apaisement comme préalables au dialogue

 

Le Front Citoyen Togo Debout prend acte des mesures déjà prises par le gouvernement pour décrisper l’atmosphère sociopolitique et créer un climat propice au dialogue. Le Front Citoyen Togo Debout demande cependant au gouvernement de solder le reste des mesures d’apaisement et de confiance relatives à la libération des détenus politiques, notamment les personnes interpellées dans les dossiers des incendies et des manifestations. Le Front Citoyen Togo Debout demande également au gouvernement de garantir l’effectivité des libertés de réunion et de manifestation pacifiques publiques aux populations des villes de Mango, Niamtougou, Kara, Bafilo et Sokodé.

Ce sont des mesures à la fois purement républicaines et de confiance qui sont de nature à créer une atmosphère sereine pour le déroulement des discussions.

5- Sur la question de la médiation du dialogue

 

Le Front Citoyen Togo Debout est conscient que les Togolais doivent faire l’effort de se parler entre eux.

Cependant, le Front Citoyen Togo Debout pense à juste titre et à raison qu’une discussion directe sans médiation entre acteurs et protagonistes de la crise s’avère impossible, vu la profondeur de la crise actuelle, le climat de méfiance entre les acteurs, et compte tenu des différents dialogues, discussions, négociations, engagements et autres accords passés et restés sans suite. Il est donc plus qu’impérieux, voire indispensable que les discussions en vue puissent se dérouler sous la houlette d’une médiation. Cette médiation aura pour but de faciliter les discussions, de rapprocher les points de vue, mais aussi et surtout de préconiser le suivi et la mise en œuvre des différents engagements et accords qui en seront issus.

Le Front Citoyen Togo Debout salue à cet effet les efforts déjà entrepris par leurs Excellences Alpha Condé, Président de la République de la Guinée-Conakry, Président en exercice de l’Union Africaine et Nana Akufo-Addo, Président de la République du Ghana.

 

6 -Sur le caractère inclusif ou non du dialogue

 

Sur cette question, la position du chef de l’Etat est qu’au sein de l’opposition, "il y a des partis représentés à l’Assemblée et des partis extraparlementaires : ils devront décider s’ils y viennent séparément ou en coalition. Nous avons aussi des partis qui n’ont ni manifesté ni revendiqué et qui agissent dans le cadre des institutions. Ceux-là aussi ont le droit de participer ".

Il est clair, à travers ses propres propos, que les partis qui manifestent sont ceux qui revendiquent. Il va donc sans dire qu’un dialogue qui a pour but de mettre fin à cette crise ne peut se faire qu’entre le pouvoir et ceux qui revendiquent, sous l’œil vigilant d’une médiation.

Inviter des partis qui n’ont ni manifesté ni revendiqué, comme le dit le chef de l’Etat lui-même, et qui ne sont donc pas acteurs de la crise, revient à banaliser cette crise, à disperser les énergies et afficher une volonté manifeste de déplacer une fois encore le problème sans une solution réelle. On retomberait par ce fait même, dans les erreurs du passé qui font perdurer et enliser la crise togolaise.

Pour le Front Citoyen Togo Debout, de l’examen conscient et réaliste de cette question découlera la volonté réelle et sincère de discuter. C’est pourquoi le Front Citoyen Togo Debout n'exige pas sa présence effective au dialogue. Il restera cependant en état de veille et gardien de ce dialogue et n’acceptera pas que des compromis politiques partisans se fassent sur le dos du peuple.

 

7-  Sur la question de la transition

 

Le chef de l’Etat a également affirmé qu’il y aura un dialogue et un référendum, mais pas de conférence nationale bis.

  • Sur la question du référendum, le Président Faure sait lui-même, même s’il s’agit pour lui d’exercer un droit ou une prérogative constitutionnelle, que l’immense majorité des populations togolaises a rejeté l’idée d’un référendum parce qu’il est dispendieux, onéreux (comme le disent ses propres conseillers) et surtout inopportun, mais encore les institutions chargées de sa mise en œuvre sont concernées par les réformes objet des discussions pour l’issue de la crise.

A ce propos, le FCTD réaffirme sa position de principe qu’aucune élection dans les conditions actuelles, c’est-à-dire sans les réformes politiques préconisées, qu’elle soit référendaire, locale, législative ou présidentielle, ne pourra apporter une solution à la crise, mais ne fera que l’amplifier. Donc pas de référendum.

 

  • Sur la question d’une conférence nationale bis ! Le FCTD marque son accord quant à un dialogue qui renfermera des discussions franches et sincères, pour en faire un dernier dialogue, pour une sortie pacifique, durable et définitive de la crise, en vue de prémunir notre pays de l’instabilité récurrente et l’engager sur les chantiers de développement qui attendent encore. Pas de règlement de comptes, ni de chasse aux sorcières, le Togo étant le patrimoine commun de tous les Togolais.

 

Cependant, le FCTD pense que l’idée d’un dialogue qui s’ouvre sur une période transitoire ou qui débouche sur la mise en place d’organes de transition, chargés d’opérer les réformes, est indispensable et reste la solution idoine, voire la seule option pour une sortie pacifique, durable et définitive de la crise.

La forme récurrente de la crise togolaise commande à marquer un arrêt et à éviter toute précipitation.

Si le dialogue, comme le rappelait le Président en citant Houphouët-Boigny, c’est l’arme des forts, il ne doit pas être une astuce qui consiste à déplacer les problèmes sans y apporter des solutions appropriées et d’asseoir, par son canal, une longévité au pouvoir.

8- Sur l’appel à l’intensification de la mobilisation

 

Le FCTD se félicite de la mobilisation des uns et des autres en faveur du changement et de l’alternance. Il remercie particulièrement la diaspora togolaise et répond favorablement à l’appel patriotique relatif à l’unification des forces au sein du mouvement mondial, en vue de l’intensification de la mobilisation pour nous affranchir de la longévité du pouvoir, de l’accaparement des richesses par une minorité, de l’injustice sociale et de la misère du peuple togolais.

 

Fait à Lomé le 26 décembre 2017

LE FRONT CITOYEN TOGO DEBOUT

 

 

 

 

 

   27 Dec 2017    by   |                 


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