Diaspora | Jonas SILIADIN propose l’œcuménisme politique aux togolais.

Parue en 2014, le livre «  Le Togo démocratie impossible ? » de l’écrivain et homme politique togolais, Jonas SILIADIN passe en revue la vie sociologique togolaise depuis l’indépendance jusqu'à ce jour. Il propose des pistes de solutions pour sortir le Togo de l’ornière. Un peu plus de deux ans après sa parution, l’auteur s’est confié à la rédaction de la Gazette du Togo. Lisez plutôt.

 

Vous êtes aussi Maitre de conférences au Centre de Formation de la Profession Bancaire et à l’Université Paris –Est Marne le Vallée. Aujourd’hui est -il facile pour vous en tant qu’africain de travailler dans de grandes banques européennes ?

La banque dans laquelle je travaille actuellement n’est pas une grande banque comme BNP Paribas, la Société Générale ou le Crédit Agricole. Mais là où vous avez sans doute raison, c’est que Carrefour Banque est adossée au 2è groupe de distribution agro-alimentaire au monde, Carrefour SA et donc de ce point de vue, c’est une entreprise d’envergure mondiale. Et puis je suis de toute façon un ancien du Crédit Agricole ; Le ticket d’entrée dans le secteur bancaire est très élevé pour tout le monde, indépendamment des origines parce que c’est un secteur qui a besoin d’une grande expertise surtout sur des métiers supports en lien avec l’environnement règlementaire ou la maîtrise du risque. Une fois cette barrière franchie, il faut apporter la preuve par la compétence et asseoir sa légitimité par les résultats. C’est à ce niveau qu’il y parfois une inégalité : les personnes d’origine étrangère doivent faire un peu plus que les autres pour ancrer cette légitimité et elles peuvent suivant leur statut et la culture d’entreprise, être confrontées au fameux plafond de verre ; les évolutions verticales sont donc dès lors très limitées. Dans tous les cas, il faut savoir se remettre constamment en cause, travailler à améliorer en continu ses performances, en faisant preuve de détermination. C’est à ces conditions qu’on peut faire carrière de manière durable dans le secteur, notamment en France.

 

Avant votre départ pour l’Europe, vous étiez activement engagé dans la vie politique de votre pays. Avec votre métier de Contrôleur de risques êtes-vous toujours impliqué dans la vie politique de votre pays ?

Affirmatif ! Banquier le jour, je reste politique la nuit et les week-ends. J’ai gardé mes contacts avec le terrain et je contribue par mes réflexions aux différentes stratégies. Cela dit, lorsqu’on n’est pas physiquement au pays, le degré d’implication dans la vie politique est amoindri, et il y a un travail additionnel à faire pour corriger les prismes déformants, qui rend un peu plus ardue, la participation au combat politique. J’en ai fait l’expérience en 2010, lorsqu’il m’a été confié de diriger la campagne de l’Ancien Premier ministre Kodjo à la présidentielle ; le séjour en occident déforme notre perception des choses, du moins sur certains aspects et cela peut se révéler parfois un sérieux handicape en phase d’action terrain. Certaines de ces déformations constituent des avantages comparatifs. Le défi pour nous qui faisons une partie de la politique à distance, c’est de savoir discerner ces deux effets contraires de notre position pour en tirer la conduite la plus utile et la plus efficace pour les projets que nous soutenons.

 

Plusieurs togolais ont eu à redécouvrir ces derniers temps Jonas SILIADIN dans la peau d’un écrivain. Un écrivain aux heures perdues ?

Je n’ai plus vraiment d’heures perdues entre mes activités d’enseignant, de banquier et de politique. L’écriture fait partie de mes occupations au même titre que celles citées précédemment. D’ailleurs, c’est la plus ancienne de mes activités parce que j’ai commencé à écrire des poèmes au collège. En dehors de la poésie, j’écris des pièces de théâtre et des nouvelles. L’écriture est une composante indispensable de mon engagement politique car elle me permet de structurer mes idées et de les soumettre de façon atemporelle à l’opinion publique. De cette confrontation, j’apprends sur moi-même, sur les forces et les faiblesses de mes idées, de mon projet politique.

 

Quels sont les thèmes que vous abordez dans vos écrits ?

Souvent, la politique n’est pas loin ; j’aborde le rapport au pouvoir, la justice, la liberté, le devenir de nos jeunes nations, le lien entre le politique et le religieux mais aussi les sentiments et la beauté des choses.

 

Vous proposez dans votre dernier ouvrage intitulé « Togo démocratie impossible ? » aux hommes politiques togolais, l’œcuménisme politique ; de quoi s’agit-il concrètement ?

La situation socio-économique de nos pays, ne nous autorise pas à mon sens à dépenser nos énergies dans des combats qui n’ont aucun impact améliorant sur le cadre de vie de nos peuples. Pour moi la démocratie en Afrique devrait se décliner en deux impératives : solidarité et développement. Solidarité car, si les peuples africains sous l’impulsion de leur dirigeants, mettent en commun leurs idées et leurs potentiels, ils obtiendront une plus grande efficacité. Et s’ils mobilisent cette efficacité au service du développement, ils feront des miracles en matière de progrès dans les domaines importants. Dans la situation du Togo, cette vision que j’ai de la démocratie est encore plus vraie. Depuis 24 ans, les Togolais se sont rangés dans deux camps qui se livrent à un jeu à somme nulle. Les uns font preuve d’une imagination débordante pour conserver le pouvoir et verrouiller toute opportunité de changement. Les autres s’empêtrent dans une contestation révolutionnaire sans aucune concession, ayant pour seule finalité le renversement de l’ordre ancien. Pendant que cette asymétrie des intérêts enlise le pays dans un face à face kafkaïen, 58% des togolais vivent en dessous du seuil de pauvreté et le Togo est 159è dans le classement sur la base de l’indice IDH. L’œcuménisme politique, est une exhortation aux acteurs politiques afin qu’ils s’inscrivent dans une démarche coopérative qu’elle soit ponctuelle ou permanente, permettant de faire avancer le Togo sur l’essentiel. C’est une méthode qui veut sortir la politique de l’antagonisme systématique et des tensions permanentes ; elle propose aux politiques d’imaginer une façon nouvelle d’animer la vie publique en faisant du dialogue et de la concorde, des outils fondamentaux du progrès. L’œcuménisme politique, c’est oser le courage du consensus.

 

Cet œcuménisme ne pourra pas faire cas d’école dans les autres pays africains ?

Je l’espère. Dans tous les cas, je suis convaincu que c’est la division sur fond d’exclusion, d’ostracisme qui constitue un des freins majeurs au progrès politique et par voie de conséquence, aux autres formes de progrès en Afrique. Deux optiques permettent d’éclairer mon propos ; l’optique endogène d’abord : dès lors que nous nous payons le luxe de ne pas mobiliser tous les talents disponibles, au service de nos problèmes, nous prenons le risque d’avoir des solutions avec un niveau d’efficacité et de pertinence limité. Par ailleurs, les velléités de concentration des leviers de décisions dans les mains d’un seul groupe y compris au détour d’élections arrangées provoquent des troubles sociaux et causent à l’économie des dommages importants se traduisant par une paupérisation grandissante. Pire, à force de s’éterniser au pouvoir, les dirigeants se sclérosent dans des pratiques surannées et ne parviennent plus à avoir des visions en phase avec les défis présents. D’un point de vue exogène, l’Afrique est un el dorado, sauf pour…les Africains eux-mêmes. Du fait de ses incommensurables ressources naturelles, le continent offre des perspectives d’affaires alléchantes, portées par la jeunesse de sa population et les rampes de croissance exceptionnelle. Or, les querelles politiques, empêchent nos pays de se doter d’institutions pérennes et de politiques viables favorisant la bonne gouvernance, une bonne gouvernance qui permettrait de tirer meilleur parti de nos ressources et d’œuvrer au mieux être de nos populations. La démocratie est un système politique de confrontation et qui fonctionne essentiellement de manière dialectique. Ainsi, si son appropriation ne se fait pas avec une forte dose de maturité politique et au sein des structures étatiques éprouvées, elle comporte un risque d’instabilité durable. En Afrique, c’est ce risque qui est en train d’opérer dans la plupart des pays depuis le fameux vent de l’est et cela arrange les affaires des prédateurs externes. Je souhaite vivement que l’œcuménisme politique que je propose soit une trêve de tensions pour remettre à l’endroit le projet démocratique, en l’inscrivant dans une approche positiviste : le progrès pour objectif, la solidarité pour base, la coopération pour principe.

 

Quelle est votre vision du Togo et de l’Afrique de demain ?

Elle est identique pour le Togo comme pour l’Afrique et elle est simple. Ma vision c’est que dans l’Afrique de demain, nous les politiques nous parvenions à gagner en maturité, que nous mettions nos ambitions au service des préoccupations de nos populations et que de ce fait nous créions les conditions de l’émergence d’une société de paix et de progrès. Il y a trop de conflits en Afrique, trop de tensions ; il y a trop de retard, trop d’écart entre la minorité riche et l’immense majorité vivant dans la pauvreté. Ma vision, c’est que dans la société africaine de demain, chacun puisse conjuguer à la première personne du singulier, à la forme affirmative du présent de l’indicatif, trois verbes : se nourrir, s’instruire, se soigner.

Auriez-vous un mot en guise de conclusion de cet entretien?

Ce sera alors un de mes haïkus, ces formes de poèmes japonais très courts que j’aime particulièrement et auxquels je m’essaie ; il s’intitule Liberté :

« Tu es, Liberté,

Le printemps

Qui m’habite »

 

Propos recueillis par Daniel ADDEH

 

   24 Feb 2016    by   |                 


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