Politique | Me Léon Forster, avocat français d’Alberto Olympio : « Ce qui n’est pas tolérable, c’est que le réquisitoire de non-lieu ait disparu. C’est une infraction pénale grave »

Alberto Olympio, président du Parti des Togolais, assigné en justice par Cauris management, actionnaire de la société Axxend dont il est le fondateur, nous a quittés, il y a quelques jours, à l’issue d’un entretien, avec la promesse d’organiser une rencontre avec Maître Léon Lev Forster qui arrive dans le dossier en appui à son avocat togolais, afin que celui-ci réponde à nos interrogations sur le volet juridique du dossier.
L’avocat français nous a reçus à son cabinet parisien.

 Radio Ebène (RE) : Maître vous prenez la succession ou vous épaulez un confrère togolais dans ce dossier ? Votre notoriété dans l’Hexagone et en occident est établie, mais quelle est votre expérience sur le continent et principalement au Togo ? Connaissez-vous les réalités judiciaires du pays ?

Je n’ai aucune expérience sur le Togo. Il m’est arrivé d’intervenir dans des affaires tragiques concernant des pays africains. Je pense au Rwanda. En ce qui concerne l’attentat contre l’avion du président Habyarimana, je suis l’avocat de plusieurs responsables politiques rwandais. Il y a des années, j’étais intervenu dans des affaires concernant le Cameroun. Mais très honnêtement, je ne suis pas un spécialiste des affaires africaines. Je crois qu’il n’est pas utile de bien connaître l’Afrique. Il est souhaitable de bien connaître l’Afrique parce que l’Afrique est l’avenir. Il n’en demeure pas moins que l’Afrique accepte les règles générales et les principes fondamentaux du droit. Donc la défense ne  se situe pas dans un contexte régional,  mais la défense de personne victime, soit accusée, a un côté international, général. Je ne crois que les pays africains qui ne sont ni meilleurs ni pires que les pays occidentaux dérogent à cette règle de poser les principes fondamentaux du droit pour établir l’évolution d’un pays. C’est dans ce contexte, tout en reconnaissant mes limites sur la connaissance de la vie togolaise que j’ai été honoré que Monsieur Olympio ait recours à mes services pour établir son innocence. On n’est innocent dans un pays et coupable dans les autres pays. L’innocence c’est un principe fondamental de l’être humain.

 RE : Ceci dit, qu’est-ce que vous connaissez concrètement de la situation du Togo et que pouvez-vous nous dire au sujet de l’affaire dans laquelle vous allez vous engager ?

 Je n’ai pas en tant que défenseur à prendre des positions sur la situation politique d’un pays. Cela est du ressort du peuple togolais. Il serait indécent qu’un étranger, au surplus un Européen, ait à se prononcer sur les questions internes à un autre pays. Tout particulièrement, compte tenu des passifs que l’Europe a à l’égard des pays africains.

Maintenant j’ai eu connaissance d’une grande partie du dossier. Je dois dire que ma première réaction était que les carottes étaient cuites, que tout semble organisé pour, délibérément, vouloir la condamnation de Monsieur Olympio. Et pas nécessairement  pour des raisons de culpabilité, non pas des raisons liées à son dossier, mais des raisons extérieures qui pourraient être le fait qu’il ait des ambitions pour son pays, qu’il ait souhaité se présenter à l’élection présidentielle et qu’il souhaite toujours être un recours et un appui au peuple auquel il appartient.

Ma deuxième réaction, c’est qu’en tant qu’avocat, je suis intensément attaché à la présomption d’innocence. Cette présomption d’innocence vaut même pour les juridictions, même pour les dirigeants d’un pays, même pour les tribunaux. Même si dans ce dossier, il y a des suspicions lourdes, des événements qui sont  inhabituels, je ne désespère pas qu’une juridiction indépendante, face à un dossier tel que celui auquel j’ai eu accès, soit amenée à avoir la même réaction que le procureur adjoint qui, dans un premier temps, avait requis un non-lieu. Il ne faut pas oublier que le procureur représente la société, le gouvernement. Il n’a pas de devoir d’indépendance. Lorsque le procureur confronté aux explications de Monsieur Alberto Olympio est amené à rendre  un réquisitoire de non-lieu, ce qui semble le cas, puisque mon confrère m’en a fait état. Que, au registre des réquisitions, apparaît une réquisition de non-lieu, je me dis que le dossier doit être particulièrement fragile et que la note en non-lieu qui avait été déposée par mon confrère n’a pas simplement attrait la conviction de ce procureur, mais qu’en même temps elle était tout à fait fondée. Il n’est quand même pas habituel et même nécessaire que ce réquisitoire disparaisse. Et quand je dis que ce n’est pas nécessaire, c’est parce qu’un juge d’instruction n’est absolument pas lié par les réquisitions du parquet. Le juge d’instruction, même s’il y a des réquisitions de non-lieu, est tout à fait en droit de renvoyer une personne devant le tribunal. De même qu’un juge d’instruction peut  très bien rendre un non-lieu quand des réquisitions de poursuite interviennent.

Or ce qui n’est pas habituel et tolérable, si  c’est le cas, c’est que ce réquisitoire ait disparu. C’est une infraction pénale grave. Et qu’il ait été substitué par un réquisitoire daté de la même date, demandant le renvoi de Monsieur Olympio devant une juridiction. Ce qui n’est pas habituel non plus c’est que le magistrat instructeur ait pu tolérer  une situation de ce genre. Et c’est inadmissible, mais c’est en même temps d’une absurdité totale, compte tenu du fait que le magistrat instructeur aurait pu rendre une ordonnance de renvoi nonobstant le  réquisitoire de non-lieu. Néanmoins un réquisitoire de non-lieu par le parquet n’est pas quelque chose de négligeable. C’est la raison pour laquelle je ne désespère pas que des magistrats soient amenés à relaxer Monsieur Olympio.

Vous m’avez posé une question très légitime et pertinente sur ce que je pense de la situation politique au Togo. Je ne vous ai pas répondu parce que je n’ai pas les données et je ne veux pas faire d’ingérence. Mais d’une façon générale, un homme d’Etat, un pouvoir d’Etat ne fait que s’honorer en respectant le débat judiciaire et en n’imposant pas, mais je ne peux pas imaginer qu’il veuille l’imposer, la condamnation d’un homme innocent.

 RE : Au vu de ce que vous venez dire, à quoi la justice togolaise doit s’attendre dans les prochains  jours, semaines ou mois à venir sachant que Monsieur Alberto Olympio a déposé une plainte contre le procureur et le juge d’instruction ?

 C’est elle-même qui peut y répondre. Parce qu’il serait quand même inimaginable qu’une enquête ne soit pas diligentée sur la plainte qui a été déposée concernant la disparition de ce réquisitoire et les conditions dans lesquelles une décision de renvoi a été rendue. Si rien n’était fait, je dirais que le crime serait signé, pour parler de façon un peu légère sur un propos qui ne doit pas l’être et qui ne l’est pas. Le deuxième point, c’est que si monsieur Alberto Olympio était condamné, il va d’évidence qu’un appel sera interjeté.

 RE : Justement la décision est mise en délibéré. Quelle sera votre ligne de défense ? Allez-vous demander une annulation du procès ?

 Il y a deux lignes de défense. Il y a une que je viens d’évoquer. Si la procédure n’est pas annulée et qu’un jugement de condamnation est prononcé,  il va d’évidence qu’un appel sera interjeté. Un homme innocent ne peut pas accepter d’être condamné. Le deuxième point, si en fin de parcours il s’avérait que la parole de monsieur Alberto Olympio n’était pas entendue, s’il ne bénéficiait pas d’un procès équitable, la situation est très simple, vous serez avisés de l’ensemble du contenu du dossier. Aujourd’hui je ne polémique pas sur le contenu du dossier parce que c’est une question de respect vis-à-vis des juridictions. Un dossier ne se plaide pas en dehors des prétoires tant que la justice est saisie. Mais quand la justice sera dessaisie  et que Monsieur Olympio sera dans une situation où son innocence n’aura pas été admise, le débat sera public sur le contenu du dossier et sur le contexte dans lequel il a été amené à être poursuivi et, je ne l’espère pas, condamné.

 RE : Pensez-vous que ce procès relève du correctionnel ?

 Il est évident qu’il y a un débat de nature commercial. Même dans le débat commercial, la position de Monsieur Olympio est extrêmement solide. Il est regrettable pour la paix publique, que l’on ait voulu donner un aspect infractionnel à un dossier, disons-le, et c’est ce qui honore l’Afrique, qui, il fut un temps aurait été discuté, négocié. Le recours au pénal, c’est vraiment le dernier recours d’échec du rapport entre la société, les institutions et l’Homme. Tous les pays qui établissent des processus de rencontre, de débats, de négociation d’arbitrage évitent la rigidité du débat judiciaire qui en dernière instance est souvent un échec.

 

Source : radio-ebene.com

   20 Sep 2016    by idelphonse Akpaki  |                 


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