Politique | Mgr Philippe Fanoko Kpodzro, un incompris !

Vingt-cinq ans après la Conférence Nationale Souveraine au Togo, je suis surpris d’observer en 2016 et à distance, le climat dans lequel s’articule ce qui est communément dénommé le débat démocratique dans mon pays. Je sors donc du silence que, des décennies durant, je me suis imposé pour désapprouver le déchaînement de ces dernières semaines, au sein d’une frange de l’opposition, suite à l’homélie prononcée par Mgr Philippe Fanoko Kpodzro, Archevêque émérite de Lomé, à l’occasion du 40ème anniversaire de son épiscopat.

 

 

Il s’agit  d’un déchaînement qui révèle un ancrage de la frilosité voire de l’intolérance par rapport à la liberté d’expression. Sans le recul nécessaire, des journalistes et des politiciens ont répandu leurs condamnations.  Quelles qu’en soient les motivations, ces attaques sont inacceptables.

 

Au-delà de son parcours d’homme d’Eglise, l’évêque Kpodzro passe pour un grand témoin de l’histoire du Togo. Et lui rendre  un hommage posthume me paraît vain ! Je connais l’illustre prélat depuis la fin des années 60 avant d’étudier, des années après au Petit Séminaire dont il avait la charge. Je me sens un devoir de m’élever contre les attaques injustifiées qui visent à humilier sa personne.

 

La liberté d’expression ne fait-elle pas partie des soubassements d’un Etat de droit ? Un de mes confrères, Me  Djovi Gally, il faut le reconnaître, en a fait son action politique ! Cet Etat de droit en construction au Togo ne doit pas être un machin  à géométrie variable. Dans quel pays sommes-nous si un homme d’Eglise, de surcroît un Archevêque émérite de l’Eglise Catholique du Togo fait l’objet d’un lynchage médiatique pour le contenu d’un sermon qui n’est que l’expression de la pensée apostolique ?

 

De quoi s’agit-il, si ce n’est une manière peu élégante de faire diversion face aux tâches qui doivent incomber à une opposition agissante ? Que visent ces censeurs ? Ils applaudissent Mgr Kpodzro qui mêle à celle de la Conférence épiscopale du Togo, auteure d’une récente lettre pastorale au peuple togolais, acte éminemment politique ; c’est pourtant le même prélat qui ne peut pas faire sa prêche de gratitude à portée symbolique!

 

Cette manière de faire de la politique « à la togolaise » où les violences verbales, les injures et autres moyens de dénigrement sont apparemment les seules armes qui captivent, où le désir d’une alternance gouvernementale n’aurait de  sens qu’à la condition d’en être le seul bénéficiaire, où l’on affirme incarner l’opposition authentique qui distribue le label et l’onction etc…, devrait susciter des prises de position fraternelles mais franches.

 

 Le Togo est un pays de croyants : nous vouons notre foi aux dieux, petits et grands. Le procès gratuit fait à l’évêque Kpodzro  me rappelle ceux dirigés à l’époque de l’ex- parti unique, le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) : Des abbés y compris Mgr Denis Amuzu-Dzakpah, l’actuel Archevêque de Lomé,  étaient flagellés en raison du contenu de leurs sermons lus, non dans le cadre de meetings politiques mais dans des églises ! Aujourd’hui, c’est une partie de ce que nous dénommons « opposition » qui tombe dans des travers similaires pendant que le pouvoir en place observe une certaine réserve. Un bien curieux retournement de situation ! 

 

 En tant que citoyen togolais, je me sens un devoir, celui  de m’élever contre les attaques injustifiées qui visent à humilier l’évêque Philippe Fanoko Kpodzro Ayant eu l’aubaine de côtoyer l’homme des décennies durant, ce témoignage ne peut être ressenti comme la preuve d’une quelconque allégeance mais une contribution à la manifestation de la vérité. D’abord évêque du Diocèse d’Atakpamé  avant d’en diriger celui de Lomé, Mgr Kpodzro est certainement capable d’assurer la défense de ses idées.

 

Jusqu’alors, certains compatriotes togolais  ne sont pas prêts à pardonner Mgr Kpodzro d’avoir accepté de présider  d’abord les travaux de la Conférence Nationale puis  le Haut Conseil de la République (HCR), -Parlement de Transition, car ils ayant eu  leur « « candidat » sous le coude pour diriger le Présidium de ladite Conférence dont ils avaient verrouillé la composition.

 

 Combien des moralistes d’aujourd’hui furent-ils dans la Salle Fazao en juillet-août 1991 ? Combien ont eu à travailler au sein du Parlement de Transition, le Haut Conseil de la République communément dénommé le HCR ,pour négocier la prolongation de la Transition dont le terme, fixé naïvement et avec une intransigeance similaire au spectacle auquel nous assistons  – comme s’ils détenaient la clé du Togo – à travers un verrou imprudent injecté dans l’Acte Fondamental de Transition par le groupe de mots « En aucun cas, la transition ne saurait aller au-delà de douze (12) mois… » ?

 

Peu de ces inquisiteurs savent que le projet de la Constitution de 1992 avec ses imperfections actuelles a été finalisé alors qu’au dehors sifflaient des balles. Combien, enfin, furent en octobre 1992 parmi les membres du HCR séquestrés?

 

Que les donneurs de leçons, n’aient pas la mémoire courte ! Contrairement à ce qui est véhiculé ici et là, Mgr Kpodzro est un érudit, un ecclésiastique non politisé qui,  toute sa vie durant, a fait preuve de courage et de probité face aux pouvoirs de l’argent sous feu Gnassingbé Eyadema. Leur jeunesse en âge comme dans la vie politique peut constituer l’excuse dont la contre-parie se nomme » « modestie ».

Mgr Kpodzro a été un drôle d’exilé dans son pays, car le pouvoir RPT lui a interdit des années durant l’exercice de son ministère sur le territoire du diocèse pour lequel il fut pourtant sacré. J’ose dire ici  que cette  personnalité est une figure plus que  symbolique dans l’histoire mais il  ne revendique rien de notre part.

Face aux tueries des années 1990, et  pendant que d’autres négociaient leur sécurité physique, Mgr Kpodzro comme bien d’autres concitoyens, avaient su résister avec courage et jouer au péril de leurs vies,  un rôle historique dans le processus chaotique de démocratisation de notre pays ; un des fruits de cette action est notamment la présence affermie de députés de l’opposition au sein de notre Assemblée Nationale. 

 

Aujourd’hui, les opposants déclarés dorment dans leurs lits, s’expriment publiquement ;  sans crainte de représailles ni de brimades, ils défilent en plein jour, donnent des interviews ; l’opposition joue son rôle au sein de l’Assemblée Nationale sans que la parole ne soit coupée à ses membres !

 

Hier encensé, aujourd’hui insulté, tel est le sort que certains citoyens  ont choisi de réserver à un homme  qui fait part de ses doutes. Ayons à l’esprit qu’aucun Togolais n’a de légitimité pour revendiquer l’héritage de l’indépendance du Togo que nous avons en commun. Les archives qui traitent de cette question peuvent réserver des surprises ; elles attestent, cependant, que dans sa majorité et souvent dans l’anonymat, la population togolaise a combattu pour l’avènement de l’indépendance. 

 

Nous avons un impérieux devoir, celui d’apprendre à aimer les gens et à respecter les opinions des autres, de nos adversaires. Bien entendu, à chacun les vertus et le destin dont il poursuit la réalisation.

 

Bobee-Mako Bouka

Ancien Député à l’Assemblée Nationale Togolaise

Membre du Haut Conseil de la Transition (HCR) -Parlement de Transition du Togo 1991-1993.

 

 

 

 

   20 May 2016    by   |                 


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