Politique | «… Si on me contraint à donner mes raisons, les arguments ne me manqueront pas …» dixit Mgr Philippe Fanoko KPOZRO

L’agitation provoquée au sein de l’opinion publique par la publication de la lettre pastorale des Evêques du Togo et surtout la sortie médiatique de l’Archevêque émérite du Togo, Mgr Philippe Fanoko KPODZRO (qui s’est prononcé sur deux biens communs nationaux à corriger), continuent de faire couler beaucoup d’encre et de salive. Les journaux dans leur ensemble en ont fait leurs choux gras. Certains ont taxé les prélats togolais de tous les noms d’oiseaux dans leurs colonnes qu’au cours des émissions-débats, d’autres ont apprécié à sa juste valeur le contenu de la lettre pastorale et les propositions de l’Archevêque émérite au sujet de l’hymne national et du monument de l’indépendance. Ce qui provoque encore un tollé un sein des populations togolaises. Mais Mgr Philippe Fanoko KPODZRO ne démord pas. A 86 ans, l’ancien Evêque d’Atakpamé est un témoin vivant de la lutte pour l’indépendance et de l’avènement de la démocratie au Togo. Il a toute la carrure nécessaire pour raconter, mieux témoigner des moments forts de ces deux évènements. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il a réitéré le tir en donnant des explications fondées sur les passages bibliques et sur l’histoire politique du Togo à ceux qui se croient plus patriotes que les autres en critiquant ses propositions. Il s’est donc prononcé sur le fond de sa pensée en ces termes : «Si on me contraint à donner mes raisons, les arguments ne me manqueront pas …», a laissé entendre l’Archevêque émérite Mgr Philippe Fanoko KPODZRO.

Lisez plutôt ses explications :  

«… J’ai voulu ajouter moi-même une invitation au peuple togolais. Disant que mes 40 ans d’épiscopat avec toutes les péripéties que j’ai encourues sont un peu comme le symbole des 40 ans de la marche du peuple d’Israël dans le désert depuis l’Egypte jusqu’à la terre promise. Et le peuple togolais aussi dans sa quête de la démocratie a comme marché avec moi-même Archevêque émérite de Lomé, Président de la Conférence Nationale, Président du Haut Conseil de la République avec toutes les implications, toutes les menaces. C’est comme si tout le peuple avec moi a parcouru cette marche pendant 40 ans. Et actuellement, avec cette lettre pastorale si bien écrite des Evêques qui sonne comme invite. Les Togolais sont comme invités à entrer finalement dans la terre promise, c’est-à-dire dans une vraie démocratie Voilà l’arrière plan qui m’a animé pendant que je lisais ce mot de remerciement.

Et alors, j’ai simplement exprimé un souhait qui me tient à cœur sans vouloir faire de la polémique. Et j’ai choisi de parler de l’hymne nationale et du monument de l’indépendance. L’hymne national est très merveilleux parce qu’il a été composé justement par son Excellence Mgr Robert DOSSEY-ANYRON, de vénérée mémoire, notre grand-frère. La musique a été assurée par son frère Alex DOSSEY, une sommité au Togo, de la musique. Par conséquent, ces deux colosses nous ont laissés un hymne national impeccable, très beau, très profond. Cependant, voilà le souhait que je voudrais exprimer est une conviction qui m’habite et m’anime compte tenu de ma propre histoire de 40 ans d’épiscopat, riche en couleurs et de l’histoire de tant de personnalités togolaises qui ont perdu douloureusement leur vie, soit pour l’indépendance, soit pour la conquête de la démocratie. C’est pourquoi, à cette occasion justement et avec le titre hautement significatif de la lettre pastorale des Evêques qui est ceci : Soyons responsables dans la justice et la vérité, j’ai jugé opportun de suggérer une petite correction pour améliorer le contenu profond, précieux et admirable du texte de l’hymne national l’exorcisant de la moindre apparence de mauvais augure, pour le passé comme pour l’avenir. Je dis qu’il y a une petite apparence de mauvais augure. Alors si l’on demandait à qui que ce soit de choisir entre mourir mais dans la dignité et vivre dans la dignité, le commun des mortels dans sa grande majorité, choisirait spontanément vivre dans la dignité. Cela suffit pour éviter toutes polémiques au sujet de la correction (In mélius), c’est-à-dire, une correction pour améliorer un texte important, fondamental du bien commun. Mais si on me contraint à donner mes raisons, les arguments ne me manqueront pas. Les Grecs disent, les anciens grecs, les penseurs disaient : les Hommes, les mortels trouvent la mort en la fuyant. C’est-à-dire que c’est le lot commun de tout le monde, on ne l’évite pas. Même quand on prend les dispositions pour la fuir, précisément là où on la fuit, c’est là où on la trouve. Donc la mort est un fait inéluctable.

Alors l’hymne national est un élément important du bien commun de la Nation. Le monument de l’indépendance est un élément important du bien commun de la Nation. La constitution est un élément important, un élément-clé du bien commun de la Nation. Ces trois éléments constitutifs du bien commun d’une Nation, sont sacrés et supérieurs au chef de l’Etat et à tous citoyens. Le chef de l’Etat, le gouvernement, les députés de l’Assemblée parlementaire, les magistrats de la justice, les forces armées et les forces de la sécurité, les autorités religieuses et toutes les instances de la société civile sont soumis au bien commun. Ils sont tenus de le respecter, de l’aimer et de le servir. Donc cette raison fondamentale, ils sont tous serviteurs au service du bien commun. C’est la règle d’or de toute bonne société de droit et de démocratie.

La moindre modification d’un trait du bien commun dans l’intérêt particulier d’une personne ou d’un groupe de gens influents engendre irrémédiablement dans la société : tension, malaise, désordre, violences et lutte fratricide qui dure tant que la modification n’a pas été revue, amendée et corrigée de façon équitable et satisfaisante pour calmer et rassurer les esprits et les cœurs. Voilà l’affirmation capitale à laquelle tout le monde est tenu de se plier. Donc ceux-là qui se disent très patriotes pour que soit maintenu dans l’hymne national la phrase  vainquons ou mourons mais dans la dignité ne semblent pas connaitre les affres, les horreurs et les douleurs, les douleurs terribles qui anéantissent les personnes qui meurent à la vie de leur vie. C’est dans RFI ce matin, que j’ai appris ces arguments. Jésus-Christ a sué du sang au jardin de Gethsémani à la pensée de l’imminence de sa douloureuse passion et de sa mort horrible et avilissante sur la croix. Mais c’est le choix qu’il a fait volontairement et exécuté avec amour pour sauver tous les hommes du péché et de la mort. C’est pourquoi il appelle sa passion et sa mort ignominieuse sur la croix, sa glorification, sa glorification inhérente et sa résurrection glorieuse le jour de Pâques. C’est cette obéissance qui l’a coûté à la volonté du Père qui a fait que le Père l’a glorifié et cette mort ignominieuse même est une gloire pour lui. Voilà un peu puisque…a le pouvoir de mourir volontairement par amour comme nous et de reprendre sa vie pour toujours. Les martyrs de Jésus-Christ, ont eux la grâce, ce n’est pas par leur force mais la grâce de mourir dans la dignité. Ce n’est pas leur propre force. C’est une grâce que Dieu leur a faite. Toutes les autres morts, voilà l’affirmation réponse à vous, sont des morts involontaires douloureuses, très douloureuses souvent injustes, inattendues que personne ne souhaite à soi-même et pas même à ses ennemis. Alors, parlez de mort dans la dignité, entre crochets. Je propose justement « vainquons ou mourons mais dans la dignité », je dis non. Ce n’est pas en l’air que j’ai dit cette phrase-là et que je propose le contraire. AMOIN Tavio es mort. Le docteur ATIDEPE est mort. David BRUCE est mort. C’est des génies. Mais une fois qu’ils sont morts, terminer. Ils ne peuvent plus rien. Ni pour eux-mêmes, ni pour leurs familles ni pour leur Patrie. Si nous appelons çà mort dans la dignité, c’est une littérature pour embellir la mort de certains héros. Mais en réalité, non. Ces braves fils du pays, ces héros de la lutte pour la démocratie et tant d’autres ont perdu la vie, ils ne peuvent plus rien. S’ils vivaient encore, ils pourraient aider dignement à continuer le combat pour d’autres victoires. C’est ceux qui vivent qui luttent et qui combattent, les morts, c’est terminer. Vainquons et vivons dans la dignité. Tout à fait, l’hymne ne perd absolument rien. Vainquons et vivons dans la dignité pour continuer la lutte. Justement et pour éviter la corruption et pour éviter la violence, et pour éviter l’abus, et pour éviter la tyrannie. Ah ! Tous ceux qui sont morts ici mais c’est la tyrannie de nos propres frères.

L’hymne national est caractéristique et typique. Il a été bien conçu sauf ce petit passage où je dis ce sont les vivants qui luttent. Les morts ne luttent plus. Vainquons et vivons dans la dignité pour continuer la lutte. Ou si vous voulez, luttons et vainquons, si vous voulez qu’on renverse un peu n’est-ce pas luttons et vainquons parce que quand on est mort, on ne lutte plus. Alors on embellit leur mort. On dit : mort dans la dignité non, non. Vainquons et vivons dans la dignité. Ou luttons pour vaincre dans la dignité. Ce serait normal. En tout cas, je voudrais que ce point soit vraiment bien compris. Vainquons et vivons dans la dignité. C’est les vivants dans la dignité qui évitent de faire des conneries puisqu’on a connu la lutte, on a vaincu, en vivant on fera tout pour éviter les conneries. On doit tous le faire. C’est-à-dire, évitons alors la tyrannie. Nous sommes frères, pourquoi les Togolais verseraient le sang d’autres Togolais ? il ne faut plus qu’on le fasse. L’hymne national, avec cette parole, vainquons et vivons dans la dignité, est un appel sonore à tous ceux qui nous dirigent qu’ils ne doivent plus être là pour verser encore le sang des Togolais. Vainquons et vivons dans la dignité. Point final.

Eh ! J’écoutais pendant longtemps cet hymne national mais je voyais que ce point n’était pas bien observé. Nous étions enthousiastes pour l’hymne national à telle enseigne que lorsque, à un moment donné le parti unique avait voulu remplacer l’hymne national par l’hymne du parti unique, les Togolais se sont organisés pour lutter et reprendre l’hymne national comme l’héritage de notre pays. Vous vous souvenez de cette période ? C’est très important. Maintenant cet hymne national a un point qui est comme une fasse note dans le concert, et c’est ça que je voudrais qu’on corrige. Ce n’est pas les morts qui luttent, non.

Pourquoi avoir attendu tout ce temps ?

Oui 56 ans d’indépendance ? Vous avez vécu dans ce pays comme moi et peut-être avant moi où la liberté d’expression n’était pas du tout permise. Et le combat que nous avons mené pendant la Conférence nationale et surtout pendant le Haut Conseil de la République, nous a permis de gagner sur tout le terrain. Et les maisons, les ateliers et bureaux des journalistes qui étaient brûlés ou chassés, ont cessé parce qu’il y a liberté de parole, d’opinion, liberté de religion. Et bien si j’ai pointé précisément l’hymne national, c’est le point focal. L’hymne national est comme une prière que nous adressons au Seigneur et aux ancêtres. Et l’hymne national du Togo interpelle Dieu et le remercie. Grand Dieu, toi seul nous a exaltés. Et bien ce Dieu, nous l’invoquons pour que nous vivions désormais dans la dignité. Et les morts, nous pleurons ces morts-là mais nous ne voulons pas que cette expérience continue à travers les fils du même pays. Je dis que c’est une ombre. C’est-à-dire une apparence de mauvais augure que je veux éviter. C’est la grande prière du peuple togolais au Dieu et devant toutes les Nations qu’il fasse en sorte que nous vainquions et que nous vivions dans la dignité. Et non plus vainquons ou mourons. Voilà.

Quand au monument de l’indépendance

La femme de l’indépendance habituellement dans la nouvelle culture moderne qui nous est arrivée de l’Occident, la flamme de l’indépendance à la main ou alors sur une stèle. C’est une espèce de colonne fabriquée au haut de laquelle se trouve un récipient avec du combustible. Mais notre monument national a été beaucoup plus sculpté selon la culture togolaise. De la culture togolaise, c’est les libations que l’on fait quand on veut accueillir un hôte. Les libations pour les grandes célébrations à l’entrée des villages, les chefs avec les « Tchamis » arrivent et avec une calebasse avec de l’eau mélangent, n’est-ce pas comme vous connaissez et invoquent Dieu et les ancêtres pour bien accueillir l’hôte qui arrive. Par conséquent notre monument national a resté cette culture africaine. Donc la femme qui porte un vase de libation, le vase de libation est censé avoir de l’eau, l’eau de la paix, l’eau de la bienveillance et tout et tout, l’eau que l’on verse un peu par terre à Dieu et aux ancêtres. Mais, faute de quoi on a pris ce vase dans lequel on met maintenant un combustible pour allumer la flamme de l’indépendance. Je crois que la flamme de l’indépendance ne doit pas s’allumer dans un vase de libation pour la paix. Il faudrait donc les autorités puissent faire une petite stèle à côté ou bien faire une autre statue. Le Togo est plein de sculpteurs et de génies qui peuvent facilement compléter ce que le génie de Paul AYI n’a pas pu deviner et on fait quelque chose à côté en harmonie avec l’ensemble du monument et quand il faut allumer la flamme de l’indépendance, on s’adresse à ce monument-là. De toutes les façons, notre culture est antérieure à l’indépendance moderne. Et c’est cette culture que notre artiste sculpteur a vraiment matérialisé de façon merveilleuse parce que dans le creux de ce marbre unique, orné et sculpté. Dans le creux on voit un homme géant, réellement fait l’effort de ce libérer de toutes les entraves et cet homme représente la lutte que nous avons menée pour l’indépendance. Elle a été couronnée de succès grâce aux prières que les chrétiens, tout le monde a dressé au Seigneur. Et soutenue justement par les gémissements, les désirs profonds de toutes les femmes représentées par cette femme-là qui tient vraiment un vase de libation pour remercier Dieu de nous avoir accordé la paix .Et si cette statue était vivante, elle verserait cela quoi comme on le fait pour remercier Dieu des faveurs qu’il fait. Donc Je crois qu’il faut respecter cette intension première. C’est une intension première de l’artiste. J’ai l’impression que cette intension a été interprétée autrement c’est pour cela que pour être vrai et fait des gestes qui posent et qui montrent la vérité de ce que nous faisons en acte pour conformer notre désir profond de remercier Dieu de l’indépendance, qu’on mette une stèle à côté ou bien une personne, je ne sais pas quoi, avec un bras pour qu’on allume le feu de l’indépendance dans un homme ou dans une stèle en forme de bras et que ce soit réellement complet et non sujet à des critiques.

Non, il n’y a pas d’arrière pensée. Moi, c’est la culture. C’est la culture qu’il faut respecter. Je n’ai pas encore porté. J’ai commencé, ce jour-là, c’est spontané à la messe. Et quand j’ai lu la lettre des Evêques, elle est complètement belle et tous les points nécessaires pour que vraiment les Togolais en respectant cela, sachent l’importance du bien commun. C’est la notion du bien commun qui nous fait défaut dans notre démocratie. Si on est convaincu du bien commun, du caractère sacré du bien commun, on le respecte, on doit l’aimer et on doit le mettre en pratique. C’est pourquoi je dis que le chef de l’Etat et toutes les autorités politiques, administratives, le parlement, les forces armées, tout le monde est au service du bien commun qu’on doit respecter et tous les Togolais auront la paix. Le Togo est un pays assez mûr et n’a pas besoin que d’autres personnes viennent de l’extérieur pour apprendre à vivre dans le bien commun, à respecter le bien commun pour que nous soyons réellement ici, un territoire indépendant qui donne le ton comme on le disait autrefois, Togo, pays pilote.

Transcris par Idelphonse Akpaki

   12 May 2016    by   |                 


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